A propos de rougeole

On parle chez nous de la rougeole de temps à autre lorsqu’un début d’épidémie se déclare, ce qui permet de rappeler qu’un vaccin efficace existe depuis près de cinquante ans et que deux doses appliquées entre 9 mois et 2 ans protègent de la maladie à vie. Bien sûr, cela suscite chaque fois un long débat; certains – parmi lesquels des médecins –, considérant qu’il s’agit d’une maladie infantile bénigne, préfèrent prendre le risque que les enfants «fassent leur rougeole» (ou qu’on leur donne l’occasion de la faire, selon le point de vue). Il faut tout de même rappeler qu’il s’agit d’une maladie sérieuse, pénible, et qui affaiblit la résistance immunitaire pendant quelques mois, sans compter les risques de surinfection pendant la phase aiguë. Heureusement, la grande majorité des enfants en guérissent et sont immunisés à vie – j’en suis la preuve vivante, ayant fait une rougeole avant l’ère des vaccins!

Ceci dit, sous d’autres cieux, la rougeole prend hélas, encore en 2020, une autre dimension. Je vous écris depuis l’Ituri, province du nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), cet immense pays de la région centrale de l’Afrique peuplé de 85 millions d’habitants. Depuis avril 2019 sévit une épidémie de rougeole qui a fait au moins 6000 morts (surtout des enfants de moins de 5 ans) et atteint plus de 300 000 personnes. Ce sont les chiffres officiels; mais sur le terrain, on a un certain nombre d’indices laissant penser que les chiffres réels seraient au moins trois fois plus élevés.

Et hélas, à fin janvier, l’épidémie n’est pas endiguée et de nouveaux foyers apparaissent, en particulier dans le nord de l’Ituri, à proximité de la frontière avec l’Ouganda, et cela malgré les moyens mis en place par l’OMS via le Ministère de la santé et différentes ONG, dont Médecins sans frontières, qui organisent des campagnes massives de vaccination dites supplémentaires qui viennent s’ajouter aux vaccinations habituelles des petits enfants. C’est ainsi que, selon l’OMS, plus de 18 millions de doses de vaccin ont été administrées depuis le début de l’épidémie, qui est considérée comme la pire jamais enregistrée au niveau mondial, (pour un coût total de quelque 30 millions de dollars).

A noter que cette épidémie, contrairement aux précédentes, touche également beaucoup d’enfants de plus de 5 ans, ce qui justifie l’appel lancé par l’OMS début janvier 2020 pour débloquer 40 millions de dollars supplémentaires afin de vacciner aussi les enfants de 5 à 15 ans dans le premier semestre de cette année. Une autre caractéristique est que la rougeole s’est répandue dans toutes les provinces du pays, autant en zones urbaines, où l’accès aux soins est habituellement plus facile, que rurales.

Mais comment expliquer pareille épidémie, dans un pays où le vaccin de la rougeole fait partie du plan vaccinal des enfants depuis longtemps, et la difficulté à l’enrayer, malgré les efforts mis en place en 2019? Plusieurs éléments de réponse peuvent être avancés.

D’abord, cette épidémie est venue se rajouter à celle de l’Ebola dont la communauté internationale s’est beaucoup inquiétée: des moyens colossaux (on parle de 600 millions de dollars) ont été débloqués en vue de la contenir et d’énormes équipes de soignants ont été mobilisées. Il y a donc eu moins de ressources disponibles pour lutter contre la rougeole. L’Ebola est encore présent à ce jour, mais grâce à l’apparition de vaccins encore en phase d’étude, de quelques traitements disponibles et de toutes les mesures mises en place, le nombre de cas n’excède pas les 3500, dont 2500 décès, donc beaucoup moins que ceux dus à la rougeole!

Ensuite, il faut relever l’insécurité qui sévit dans de nombreuses régions du pays où des bandes armées entravent non seulement la riposte à l’épidémie, mais provoquent surtout des déplacements de population importants, ce qui rend l’efficacité de l’intervention médicale plus aléatoire – et la contagiosité plus grande dans les camps de personnes déplacées!

Mais il faut aussi admettre que l’épidémie de rougeole révèle la faiblesse du Ministère de la santé congolais, même dans les programmes les plus basiques tels que les vaccinations ou encore le contrôle prénatal. Des lacunes qui ne sont probablement pas récentes puisque de grands enfants ont «échappé» au vaccin de la rougeole. S’agit-il d’une rupture de la chaîne du froid si importante en vaccinologie, ou d’un report gonflé des enfants vaccinés? Il faut dire que, hélas, la santé n’est pas gratuite au Congo, ce qui en limite l’accès: les infirmiers des centres de santé ne doivent leur salaire qu’à ce que le patient paie (même si le vaccin est gratuit, la consultation coûte!).

Alors, la rougeole, une simple maladie infantile? La prévention n’est-elle pas plus logique, moins meurtrière et moins chère?

Je vous laisse y méditer.

Bernard Borel, Le Courrier

Bernard Borel est pédiatre FMH et membre du comité E-CHANGER, ONG suisse romande de coopération, actuellement en RDC.


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