Ambassadrice mapuche menacée d’expulsion de Suisse

Par Sergio Ferrari*, Le Courrier, Mercredi 19 juillet 2017

Flor Calfunao Paillalef, établie à Genève voilà plus de vingt ans, est ambassadrice (Apo-Werken) du peuple mapuche auprès des instances des Nations Unies à Genève depuis 2011. Sa demande d’asile, présentée en 2008 aux autorités suisses, a été une nouvelle fois rejetée en mai 2017 par le Service d’Etat aux migrations (SEM), après un processus ayant connu beaucoup d’allées et venues. Son avocat, Me Nils de Dardel, a déposé en juin dernier un recours auprès du Tribunal administratif fédéral, évoquant de nouveaux éléments prouvant le danger pour la vie de sa cliente si elle rentrait au pays. Il vient d’obtenir l’effet suspensif de la part cette instance.

Mardi pourtant, les autorités cantonales signifiaient par le biais d’une «attestation de délai de départ et d’aide d’urgence» que la décision fédérale de renvoi était «définitive et exécutoire». Ce que conteste formellement l’avocat de l’ambassadrice mapuche: «Il s’agit d’une erreur de l’Office cantonal des migrations», assure-t-il.

Agressions contre les Calfunao

La situation sécuritaire au Chili est pourtant des plus préoccupantes pour la famille Calfunao. «La réalité quotidienne de mes proches et de ma communauté, dans le sud du Chili, s’aggrave chaque jour. La criminalisation de la lutte des Mapuches pour la terre ancestrale, le dénigrement de leur culture, la persécution et la répression sont des constantes quotidiennes», affirme Flor Calfunao.

Les exemples abondent: ainsi l’agression, fin janvier 2017, perpétrée par les forces de sécurité contre sa communauté. Au cours de celle-ci, son neveu, Waikilaf Cadin Calfunao, fils de sa sœur Juana – détentrice de l’autorité traditionnelle (Lonko) de la communauté Juan Paillalef, située dans la commune de Cunco (Araucanie) –, a été grièvement blessé. Le jeune homme, qui a été soigné à Genève par des spécialistes quelques jours après l’agression, avait encore des éclats de balles en caoutchouc incrustés dans son corps.

«En avril 2017, lors de la dernière réunion du Conseil des droits humains à Genève, nous avons dénoncé le cas de mon neveu. Il constitue un exemple emblématique parce que, malgré sa jeunesse, il a connu déjà nonante procédures judiciaires à son encontre et soixante détentions arbitraires durant lesquelles il a été victime de mauvais traitements et de torture», souligne la représentante mapuche. Et de rappeler que la maison de sa famille fut détruite à trois reprises par des inconnus et a fait l’objet de constantes perquisitions policières.

Autres dénonciations internationales

La situation vécue par la famille Calfunao a passé les frontières chiliennes et constitue un cas examiné par la Commission des droits humains (CIDH) de l’Organisation des Etats américains (OEA).

En mars 2017, cet organisme international a sollicité des «mesures de protection» pour Juana Calfunao et sa famille. Dans son argumentaire, l’organisme interaméricain remonte à des faits survenus déjà en l’an 2000: «Des agents de la sécurité publique ont frappé Juana Calfunao, bien que celle-ci soit enceinte, ce qui a provoqué la perte de son bébé.» Et de constater que ces violations des droits humains ont continué jusqu’à maintenant.

Sans réponse de l’Etat chilien, la CIDH a élargi ces mesures de protection, par sa résolution 33/2016, à d’autres membres de la famille de la dirigeante mapuche, exposée en première ligne par sa lutte pour le territoire ancestral de son peuple. L’organisme reconnaît aussi la situation de «gravité et d’urgence, vu que leur vie et leur intégrité seraient en danger». Mais d’après Me de Dardel, l’Etat chilien n’a mis en place aucun dispositif pour protéger la famille menacée.

Pour Flor Calfunao, il est important de rappeler que cette résolution de la CIDH souligne le fait que «les peuples indigènes et tribaux ont le droit de jouir du contrôle effectif de leurs terres»… et de se libérer de ceux qui tentent d’occuper leurs territoires (principalement des exploitants de bois et de grands propriétaires terriens qui veulent étendre encore leurs parcelles).

Mobilisation de nombreuses organisations

«Je n’ai pas peur… Je veux continuer à lutter avec mon peuple.» Bien que son insécurité migratoire actuelle la préoccupe, elle ne l’effraie pas. «Si la Suisse décidait de m’expulser, elle ferait un grand dommage à tout mon peuple», prévient Flor Calfunao.

La menace à son encontre a provoqué la mobilisation de nombreuses organisations internationales de soutien aux peuples autochtones, qui ont lancé une pétition en ligne. Celle-ci demande aux autorités suisses d’accorder l’asile à la représentante mapuche. «Je constate un appui international notable. Même les représentants de trois Etats ont signé une lettre dans le même sens», explique-t-elle.

Il est paradoxal, conclut Flor Calfunao Paillalef, «que Genève m’ait récompensé en 2008 avec le prix des droits humains, sans me demander alors si je résidais légalement ou non en Suisse, et que maintenant les autorités migratoires menacent de m’expulser…».

* en collaboration  avec Christophe Koessler, Le Courrier

Pétition à faveur de la non expulsion de Flor Calfunao Paillalef:

https://www.change.org/p/state-secretary-of-the-swiss-state-secretariat-for-migration-sem-urgent-call-to-action-stop-the-deportation-of-indigenous-mapuche-human-rights-defender?recruiter=59797361&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=share_petition

 


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