Amérique Latine : entre alliance et mésalliance

  Huit des onze dernières présidentielles en Amérique Latine ont été remportées par la gauche, toutes tendances confondues. En prenant en compte Cuba, l’Argentine et l’Uruguay, ce ne sont pas moins de 11 nations sur 19 qui comptent un gouvernement de gauche. De prime abord, la situation politique semble donc inédite et propice à des changements sociaux espérés par l’ensemble du continent latino-américain.
 
« Unissons-nous et nous serons libres », clame volontiers Hugo Chavez n’hésitant pas à citer les principaux acteurs révolutionnaires de l’Amérique Latine : Simon Bolivar, Augusto Cesar Sandino, Emiliano Zapata, etc. Le 13 novembre dernier, Lula s’était du reste rendu au Venezuela pour appuyer la campagne de  Chavez. « Cher compagnon (…), le même peuple que celui qui m’a élu, qui a élu Néstor Kirchner, qui a élu Daniel Ortega (au Nicaragua, le 5 novembre), qui a élu Evo Morales, sans aucun doute va t’élire président de la République du Venezuela », a-t-il défendu publiquement. A la suite ce discours emprunt d’une volonté unificatrice, l’Argentine et le Brésil ont de suite accueilli à bras ouvert le Venezuela au sein du Mercosur, marché commun sud-américain.
 
Le continent se montre toutefois divisé quant à leur position face au gouvernement de Bush. Tant l’Argentine de Kirchner et le Brésil de Lula se montrent modérés, tant Hugo Chavez se positionne viscéralement  comme un anti-Bush. Ce dernier défend l’ALBA, une alternative à l’ALCA, et essaime l’idée qu’une Amérique Latine unie et forte pourrait s’affranchir du joug des Etats-Unis. Dans ce sens, la création d’une banque centrale regroupant les monnaies du Sud des Amériques séduit sans équivoque de nombreux économistes enclins à penser que cela constituerait une mesure suffisante pour stabiliser leurs différentes monnaies et le Mercosur. Une révolution bolivarienne pour les uns, une utopie radicale pour les autres.
 
Le 8 mars 2007, Bush rencontrait Lula et a été conspué par les foules réunies dans les rues brésiliennes lors de la journée internationale de la femme. Devenu sujet de prédilection sur la place publique, la base populaire brésilienne s’est clairement affichée comme étant anti-Bush. Pourtant Lula ne voit pas d’un mauvais œil la mise en place d’un accord viabilisant la vente d’éthanol, carburant bas marché utilisé au Brésil pour les voitures et fabriqué à partir de la canne à sucre. Solution idoine pour les USA  afin de réduire l’influence des Etats pétroliers sur son économie, le rapprochement avec le Brésil génère de nouvelles perspectives financières. Actuellement 95% de l’éthanol produit dans le monde entier proviennent du Brésil … et des Etats-Unis. Bush n’hésite pas à s’afficher avec ce qu’il considère une gauche « acceptable » et défend légitiment la place du Brésil comme étant celle de l’actuel leader de l’Amérique Latine de par sa superficie, le nombre de ses habitants et de par, peut-être, son éventuel rapprochement avec les USA.
 
A force d’alliance, Lula conforte, certes, l’économie brésilienne, mais il renforce aussi les critiques de ses principaux détracteurs, y compris celle de la droite. Lula avait promis des changements radicaux. Il n’en est pratiquement rien. Pour la droite, son comportement constitue une aubaine, car les ennemis de Lula  se complaisent à le décrire comme un populiste ayant véhément critiqué les politiques d’alors et qui, aujourd’hui, reproduit les mêmes schémas.
 
Au cœur d’une éventuelle débâcle électorale aux prochaines élections présidentielles, réel travail de sape, cette « démystification » du phénomène Lula amène ses ennemis au sein du Brésil à freiner un peu plus le processus de réformes tant agraires qu’urbaines, le réduisant au minimum promis. Démontrer l’incohérence de la politique du PT sert la cause d’une droite politique brésilienne qui ne cesse de multiplier les actions dans ce sens, sabotant insidieusement des programmes sociaux provenant du PT afin de rompre le populisme qui soutient Lula. Un péril pour les mouvements populaires. En effet, les mouvements sociaux fortement impliqués dans le PT affrontent un contexte politique parfois hostile à leurs avènements. Permettre aux mouvements de conquérir leurs droits, droits inscrits dans la constitution brésilienne, suppose renforcer l’électorat de Lula. Malheureusement, lorsqu’il s’agit de campagnes électorales, les plus démunies sont pris en otage et sont tributaires des luttes des partis,  de la bonne foi de leurs politiques et, indirectement, des agissements fait à l’encontre du PT.
 
Pourtant, au niveau des Etats du Brésil, lors des dernières élections de décembre 2006, la surprise est venue des urnes. L’Etat de Bahia n’avait, par exemple, jamais connu pareil contexte politique. Pour la première fois, leur gouverneur, Jaques Wagner, est du PT, tout comme le président Lula. Mais cela ne règle en rien les difficultés que rencontre le Brésil pour faire appliquer ses décisions fédérales. Pour atteindre la base, c’est tout une chaîne politique qu’il s’agit de convaincre, et cela jusqu’aux municipalités.
 
Dans ce contexte certaines alliances du PT ressemblent plutôt à des mésalliances. A croire que pour pouvoir appliquer sa politique sociale – pouvoir appuyer les mouvements sociaux et les diverses associations brésiliennes, le PT ne peut compter que sur lui. A un niveau macro, on est en droit de se demander si cet accord avec Bush constitue une nouvelle mésalliance d’un autre ordre, ce d’autant plus au vu de la constitution brésilienne prônant une ligne politique allant toujours dans le sens de renforcer une Amérique Latine unie et solidaire. Lula aurait-il tendance à s’associer avec celui qui n’hésitera pas à le battre ? Dans le fond, la vraie alliance dont il jouit encore est celle qui le lie aux Brésiliens des classes sociales les plus défavorisées.
 
Olivier Grobet

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