Argentine : Bilan social d’un gouvernement « Pro-FMI »

Entrevue avec Daniel Gollan, ancien ministre de la santé de Cristína Kirchner

Presque trois ans après l’arrivée au pouvoir de Mauricio Macri en décembre 2015, un bilan rétrospectif paraît indispensable. Le regard sur le projet social impulsé durant les 1.000 jours du gouvernement de l’entrepreneur Macri et son Alliance PRO « peut illustrer la logique globale du vécu de l’Argentine », souligne le dernier ministre de la santé du gouvernement de Cristina Fernández de Kirchner. Auparavant, le docteur Daniel Gollan avait exercé les fonctions de secrétaire à la santé communautaire – avec rang de vice-ministre – et avant, depuis 2010, il avait assumé d’autres fonctions importantes dans le même secteur. « Le système de santé est en crise… Mais celle-ci ne résulte pas d’erreurs de gestion, mais d’une claire volonté de l’actuel gouvernement néolibéral pour démanteler l’Etat et les services sociaux », relève Daniel Gollan. Militant actif depuis les années 1970, il a connu une longue période de prison durant la dernière dictature militaire, ce qui entraîna son exil postérieur en Europe et en Amérique latine.

 

Q: Quelle est la situation actuelle après les 1.000 jours du gouvernement de Mauricio Macri ?

Daniel Gollan (DG) : En 2015, le salaire minimum vital argentin était, avec son équivalence en dollars, le plus élevé du continent latino-américain. Maintenant, il est tombé à la 9e place, en-dessous de pays comme le Brésil, la Bolivie et le Paraguay. Selon la FAO, dans mon pays la faim était alors quasi inexistante. Maintenant, des manifestations très fortes et très rapides de faim sont apparues, ce qui est prouvé empiriquement par l’affluence dans les cantines populaires et les buvettes dépendant d’organisations sociales, d’écoles de quartiers et de plusieurs Eglises. L’inflation (plus de 40 % par an) est aussi dévastatrice que la récession. On calcule que le produit intérieur brut (PIB) va tomber de 2,5 % par rapport à l’année passée. Ce qui influe directement sur la perte de la capacité économique de la population, particulièrement des secteurs les plus défavorisés.

Q : Comment cette situation se répercute-t-elle dans les domaines du social et de la santé ?

DG : Dans tous les secteurs de l’Etat, les ressources budgétaires diminuent. Le budget de la santé que nous avions prévu pour 2016 correspondait à 2,3 % du budget global de la République. Il a été réduit à 1,9 % en 2017 et en 2018. Et il est prévu de le faire passer à 1,36 % pour 2019. En trois ans, il a donc été réduit de moitié. La même chose s’est produite avec le budget de l’éducation, de la science et de la technologie, lequel a passé de 1,5 % du budget global à 1,2 % actuellement.

Quelques exemples de l’impact de ce démantèlement dans la santé publique : une réduction dramatique du programme national de vaccination, qui comprenait 19 vaccinations gratuites et obligatoires sous le gouvernement précédent. Cette réduction touche essentiellement les enfants, mais aussi les personnes âgées et les femmes enceintes. Autre exemple : le coup porté au programme national HIV/SIDA, qui jusqu’en 2015 soignait 67.000 personnes sur 130.000 malades recensés. Avec les coupes actuelles, dans l’année qui vient, il y aura 15.000-20.000 personnes touchées en moins à recevoir le traitement adéquat. Le directeur de ce programme a démissionné en expliquant qu’il ne peut accepter une situation où 15.000 personnes vont mourir faute de soins. De plus, il faut y ajouter la discontinuité radicale du Plan Qunita, d’accompagnement des mères provenant des secteurs les plus défavorisés, un plan qui assure une pleine attention durant la grossesse et une maternité sûre.

Q: Néanmoins, le gouvernement affirme que plusieurs programmes de santé et sociaux, caractérisant l’époque kircheriste, restent en vigueur…

DG : Théoriquement, rien ne disparaît. Mais les budgets sont restreints significativement. Et dans de nombreux cas, comme par exemple le programme Progresar – appui aux jeunes étudiants – ou l’allocation pour un enfant ou pour une grossesse, sont introduites de nouvelles exigences administratives, de nouveaux formulaires et contrôles, qui les transforme en procédures inaccessibles à de nombreuses personnes, spécialement les plus dépourvues. Bien que quelques programmes de soutien continuent formellement, ils sont énormément affaiblis par la perte réelle en pouvoir d’achat, l’inflation galopante et le déséquilibre de la politique monétaire. Si en avril 1 dollar US valait 20 pesos, actuellement il a dépassé les 40 pesos. Un processus incontrôlé d’un profond impact populaire vu l’augmentation des prix qui ne correspond pas aux ajustements salariaux – parfois inexistants et dans d’autres cas s’élevant à 15-20 %. Tout cela multiplié par les nouvelles exigences imposées par le Fonds monétaire international pour le nouveau crédit qu’il vient d’octroyer à Macri.

Q: Comment comprendre cet exercice politique : s’agit-il d’erreurs de gestion ou cela correspond-il à un projet global ?

DG : Il ne s’agit pas d’erreurs de gestion – qui, d’autre part, existent abondamment -, c’est le résultat et l’expression de la pensée néolibérale. Plusieurs des principales personnalités siégeant dans le gouvernement actuel – le vice-chef du cabinet, Mario Quintana, la gouverneure de Buenos Aires, María Eugenia Vidal, ainsi que Horacio Rodríguez Larreta, actuel chef du gouvernement de la ville de Buenos Aires – ont déjà publié en 1998 un ouvrage intitulé « Domando el Elefante Blanco. Pasos para construir un Estado que funcione » (Dompter l’Eléphant Blanc. Les pas pour construire un Etat qui fonctionne). Ils y définissent clairement une sorte d’idéal pour « dompter » l’Etat, c’est-à-dire en terminer avec les mythes d’un Etat responsable de tâches essentielles comme la santé, l’éducation, la culture, le sport, la science et la technologie. Ils plaident pour un Etat très petit, pour la privatisation de pratiquement tout, y compris les forces armées, la sécurité, la justice, les prisons, ainsi que de nombreuses activités éducatives, sociales et culturelles.

Pour cela, ils implantent en plus deux mécanismes machiavéliques. Le premier, consistant à transférer aux provinces – dont beaucoup sont terriblement appauvries et endettées – des responsabilités pour l’application de quelques programmes sociaux, auparavant en main de l’Etat national. Le second, c’est la non-utilisation d’une partie importante des postes budgétaires affectées au secteur social, malgré les grands besoins des gens. Particulièrement, les postes relatifs à la prévention et à la promotion de la santé. Avec des résultats dramatiques. Dans le cas de la prévention de la dengue, l’usage des montants assignés fut réduit, en même temps que l’épidémie explosait avec plus de 74.000 cas en 2018. 18 ans après sa quasi-disparition le virus de la rougeole est réapparu. Dans la prophylaxie des maladies sexuellement transmissibles, durant notre gestion passée, nous assurions la distribution sociale de 75 millions de préservatifs. Celle-ci a été réduite à 10 %, alors que la syphilis a passé de 3.800 à 11.700 cas et que le SIDA enregistre 6.500 nouveaux cas par an. Cette politique de réduction produit des désastres.

Q: Peut-on parler d’une santé en crise ?

DG : Sans aucun doute. Avec une action directe du modèle et des autorités pour que l’hôpital public ne fonctionne pas. Pour abattre le secteur, en congelant les augmentations salariales (quasiment un tiers de perte du salaire réel en 2018). En dérivant les responsabilités vers des provinces en faillite et en sous-employer les fonds budgétés.

Q: Que font les autorités avec cette part des fonds budgétés, mais non affectés aux programmes et aux plans prévus ?

DG : Elles sacrifient à grande vitesse le système de santé – et d’autres secteurs sociaux et éducatifs – pour la payer dette, fondamentalement la dette extérieure. En même temps, les producteurs qui exportent – essentiellement les grains, le soja et la viande – sont autorisés à ne pas investir leurs bénéfices dans le système. C’est-à-dire une réduction brutale des budgets sociaux pour payer la dette, fondamentalement la dette extérieure, en même temps qu’est autorisée la fuite des capitaux gagnés par les exportateurs. On estime que, durant la gestion de Macri, 80.000 millions de dollars ont fuit en direction des paradis fiscaux ou des matelas. Un chiffre impressionnant qui a disparu du système formel, sans contrôle ni aucune sanction.

Q : Une radiographie de cette réalité de paralysie sociale…

DG : Sans aucun doute, il s’agit d’une réalité dramatique. Mais elle ne nous mène pas à la démobilisation, ni à la perte de nos certitudes. En octobre, le secteur de la santé a organisé une marche nationale massive contre le gouvernement. De nombreuses organisations sociales implantées dans tout le pays effectuent un travail quotidien sur ce thème. Dans notre cas, nous avons formé un front citoyen pour la santé avec la Commission de santé de la fondation Patria (présidée par l’ex-présidente Cristina Fernández de Kirchner). Nous réunissons 25.000 personnes interconnectées sur une base de données, dont 5.000 à 6.000 sont très actives et avec un noyau de mille militants du secteur de la santé. Nous nous mobilisons et nous étendons l’organisation non seulement pour dénoncer et créer une conscience sur les brutalités de la politique officielle, mais aussi pour nous préparer à un processus qui va être très dur, dans des conditions défavorables, dans la perspective d’élaborer une politique nationale et populaire de santé pour le futur.

Propos recueillis par Sergio Ferrari, contribution Le Courrier

Traduction: Hans-Peter Renk

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Crise actuelle et corruption précédente

D’après le gouvernement Macri, le « lourd héritage » – c’est-à-dire la corruption du gouvernement précédent – est l’unique cause de l’actuelle crise argentine. Vous avez été fonctionnaire, vice-ministre et ministre durant plusieurs années. Que pensez-vous de cet argument macriste ?

« Durant toutes mes années au ministère de la Santé, je peux assurer que je n’ai jamais dû affronter quelqu’un venu me proposer une activité irrégulière. En parlant à la première personne, je ne veux pas m’ériger en autoréférence. J’ai participé au gouvernement avec une quantité de personnes qui vivent aujourd’hui dans la même maison qu’avant, qui n’ont pas augmenté leur patrimoine antérieur d’un seul peso. Je ne peux pas écarter le fait qu’il se soit produit des cas de corruption dans une administration publique très grande, et ces cas doivent faire l’objet d’enquête et être pénalisés s’il y a des preuves qu’ils ont été commis. J’ai moi-même été accusé dans un cas d’éventuels surprix du Plan Qunitas, l’un des plus réussis de la santé durant la gestion antérieure. Mais il n’existe pas une seule preuve d’irrégularité. On m’accuse seulement d’avoir signé l’exécution du programme, ce qui signifiait des achats de matériel, tous dûment prouvés et avalisés par une série de signatures à différents niveaux, de fonctionnaires qui contrôlaient et certifiaient ces dépenses. Je ne doute pas que nous soyons ultérieurement absous de cette accusation totalement inventée et sans aucune base juridique. On se rend compte qu’il y a une procédure lorsqu’on nous appelle à témoigner, mais pas avant. Sans droit à consulter les dossiers. Néanmoins, durant tout le temps de la procédure juridique en cours, on en profite pour dénigrer médiatiquement notre nom.

Je constate qu’en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine on utilise de manière clairement politique le thème et l’accusation de corruption. Un degré d’utilisation très élevé. Avec la composante médiatique complémentaire : par exemple, en Argentine, les grands monopoles l’utilisent pour disqualifier les gouvernements précédents. Sans aucun doute, le drapeau de la corruption est utilisé comme arme de persécution politique contre les gouvernements de processus tentant d’élargir les droits et de promouvoir un développement autonome de leurs pays.

Et derrière cette manœuvre, se cachent des manœuvres structurelles, comme la fuite massive de capitaux se montant à des milliers de millions de dollars. Voilà la véritable corruption, systémique, promue par l’actuel modèle néolibéral, acceptée comme norme par la communauté internationale et qui se renforce dans tout le continent ! (Sergio Ferrari)

 


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