Argentine et la pandémie: « Regarder la réalité à partir de l’espoir des pauvres

Dans une réalité sanitaire et sociale très particulière et complexe, l’Argentine traverse le huitième mois d’un nouveau gouvernement et fait face à l’attaque du COVID-19 qui, depuis quelques semaines, a son « épicentre » sur le continent américain.

L’opposition politise la pandémie et manifeste contre les mesures de confinement qui ont jusqu’à présent donné des résultats positifs. Avec une population de 45 millions d’habitants, au 20 juillet, le pays sud-américain comptait 126’000 cas positifs et 5,13 décès pour 100’000 habitants, tandis que la Suisse, avec 8,5 millions de personnes, comptait 33’700 cas positifs et 23,15 décès pour 100’000 habitants.

Malgré les critiques de l’opposition et l’effet très débilitant du confinement, les derniers sondages montrent « une reconnaissance significative de la politique officielle de contrôle de la pandémie ; le président Alberto Fernández est de plus en plus accepté ». C’est ce qu’a déclaré Marcelo Ciaramella, curé du diocèse de Quilmes qui compte 700’000 habitants et se trouve à 17 kilomètres de Buenos Aires, dans la zone pauvre de la province du même nom.

Ce religieux de 62 ans fait partie du Groupe des prêtres de l’Option pour les pauvres. Il s’agit d’une association d’hommes d’église qui existe depuis la fin des années 80, avec un objectif d’engagement sociopolitique accompagnant leur travail pastoral. Ce groupe prolonge la vision du Mouvement des Prêtres pour le Tiers Monde, activement présent en Argentine dans les années 1960 et 1970, et qui aspirait, à partir de son engagement progressiste, à renouveler l’Église catholique romaine de l’intérieur, après le Concile Vatican II.

 « Notre postulat est de vivre avec les pauvres. Notre mystique consiste à assumer cette vision, cet engagement, où que nous soyons : dans les quartiers populaires, les bidonvilles, les paroisses de la classe moyenne, les universités… », explique le père Ciaramella. Pour lui, « comme Jésus, chaque chrétien doit regarder la réalité à partir des besoins, des pratiques et des espoirs des pauvres ».

Le regard conjoncturel

« Lorsque le nouveau gouvernement d’Alberto Fernández est entré en fonction en décembre dernier, après quatre ans d’administration de Mauricio Macri, il a trouvé un État démantelé, des taux de pauvreté dépassant 42 % de la population, des milliers de petites et moyennes entreprises détruites alors qu’elles représentaient 70 % de l’activité du marché intérieur », explique le religieux qui travaille également comme professeur à l’université Florencio Varela, dans la province de Buenos Aires.

« Le macrisme a actualisé les politiques néolibérales qui avaient sévi lors de la dernière dictature militaire (ndr : 1976-1983). Son objectif était le même : accroître le profit de puissants groupes de pouvoir au détriment de la majorité du peuple, en endettant la nation ».

Dans le domaine sanitaire, Macri avait transformé le ministère en un simple secrétariat, sans dirigeant en décembre 2019. « Si la pandémie s’était produite avec un gouvernement comme celui de Macri, nous serions sans aucun doute dans une situation sanitaire et sociale égale ou pire que celle du Brésil de Bolsonaro », souligne-t-il.

Dans ce contexte historique, l’arrivée au gouvernement du Frente de Todos, initié par le péronisme mais sous la forme d’une large coalition, apporte des signes d’espoir. L’équipe gouvernementale actuelle avait clairement indiqué au cours de sa campagne qu’il fallait « inverser les voies néolibérales destructrices et opter pour un modèle de développement national où les pauvres sont au centre et les premiers à en bénéficier ».

Malgré une situation aussi atypique, où tout est conditionné par la lutte contre le COVID-19, « la gestion est un succès ». Cela inquiète les forces traditionnelles de droite qui perdent de l’importance et se jettent donc dans la critique frontale. « Cette opposition, qui proclame des valeurs démocratiques, est en soi profondément antidémocratique et même immorale », déclare le père Ciaramella, qui est, depuis des années, membre du conseil d’administration du Centre d’études juridiques et sociales (CELS), l’un des organismes les plus prestigieux dans les droits humains. L’opposition est devenue si violente « qu’il ne manque pas de journalistes et d’analystes politiques qui voient derrière leur critique et leur action un plan en marche pour renverser le gouvernement actuel », a-t-il ajouté.

Engagement chrétien

Marcelo Ciaramella – comme beaucoup de ses pairs du groupe de prêtres de l’Option des pauvres – n’hésite pas à parler de la situation, soit par des communications collectives, soit dans ses homélies. Pendant le gouvernement précédent, par exemple, « nous avons eu le sentiment, comme l’a vécu Monseigneur Romero dans les années 70 au Salvador, que nous ne pouvions pas nous exprimer autrement. Devant l’énorme armure médiatique du gouvernement Macri, la chaire était notre principal moyen d’expression.

Comment pouvons-nous séparer cette vision de la réalité quotidienne du pays de notre propre expérience chrétienne ? se demande le curé de Quilmes. « Impossible. Nous nous considérons comme la levure dans la pâte. Vivre dans l’amour pour construire un autre monde possible que Jésus a appelé le Royaume de Dieu ».

« Depuis l’émergence de la théologie de la libération à la fin des années 1960, la hiérarchie de l’Eglise a persécuté les prêtres engagés dans l’option préférentielle pour les pauvres. La situation est différente aujourd’hui en Argentine », explique le religieux.

« Deux évêques vivent dans ma paroisse de Quilmes. Ce sont des amis, des frères, et il règne un climat de dialogue. Quant à la Conférence épiscopale, elle a joué dans le passé un rôle de complicité pendant la dictature militaire argentine. « C’est aujourd’hui une structure dont le fonctionnement est une simple formalité », analyse le prêtre. On a même l’impression, ajoute-t-il, « que dans certains cas, le pape François a remplacé certains évêques « préhistoriques » par des jeunes ayant des positions de dialogue ».

A ce niveau, conclut-il, « je me suis toujours considéré comme privilégié. J’ai été ordonné par l’évêque Jorge Novak, dont je me considère comme le fils ». Cet évêque, fondateur du diocèse de Quilmes, fut pendant la dernière dictature l’une des exceptions au sein de la hiérarchie catholique romaine. « Sa vie continue à être un exemple pour nous. Il a été l’un des fondateurs du Mouvement œcuménique pour les droits humains. Son engagement chrétien a toujours mis au centre les pauvres, les victimes de la dictature, ainsi que les familles de prisonniers et de disparus », conclut le curé de Quilmes.

Sergio Ferrari, Le Courrier, 31-07-2020
Traduction Rosemarie Fournier

https://lecourrier.ch/2020/07/30/construire-un-autre-monde/

 


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