ARGENTINE: La prison comme torture. « Vous ne sortirez d’ici que fou ou mort»

La prison de Coronda fut, de 1974 à 1979, un lieu de torture et de résistance. Le journaliste et ex-détenu Sergio Ferrari se confie en marge du procès. C’est un procès exceptionnel qui se tient depuis le 14 décembre dernier à Santa Fe. Exceptionnel pour l’Argentine, en premier lieu, car si le régime militaire au pouvoir entre 1976-1983 possède déjà un long passif judiciaire, la procédure vise cette fois directement l’Etat sud-américain à travers son administration pénitentiaire, accusée d’avoir expérimenté au sein de la prison de Coronda (à 400 km au nord-ouest de Buenos Aires) un système d’anéantissement physique et moral sur plus d’un millier de détenus politiques (entre 1974 et 1979). Dans la mire de la justice, ce ne sont plus les agissements perpétrés dans l’ombre des prisons secrètes mais la politique carcérale mise en place par les autorités dans un établissement classique. Ses deux directeurs comparaissent aujourd’hui pour crimes contre l’humanité.

Exceptionnel, ce procès l’est également pour Le Courrier. L’une de ses plus fidèles plumes, Sergio Ferrari, figure en effet parmi les témoins cités par l’association des anciens prisonniers politiques de Coronda, El Periscopio1, partie civile au procès. Incarcéré entre mars 1976 et décembre 1978, Sergio Ferrari n’a pu quitter sa geôle qu’en acceptant l’exil en Suisse. A son arrivée, il livrera à Amnesty International son témoignage de l’horreur vécue à Coronda, pièce qui figure aujourd’hui au cœur du dossier accusatoire.

Journaliste engagé, pilier de l’ONG E-CHANGER comme du mouvement altermondialiste suisse, Sergio Ferrari a coécrit en 2003 Del otro lado de la mirilla2, récit poignant de la résistance et de la souffrance des détenus de Coronda. Pour qu’un tel cauchemar ne puisse ressurgir – et avec en mémoire les camarades qui ne sont plus là –, Sergio Ferrari témoignait vendredi 13 avril devant le tribunal de Santa Fe. Le verdict est attendu pour le 11 mai.

Quel est ton sentiment à la sortie de l’audience?

Sergio Ferrari: Je ressens un profond soulagement ainsi qu’une vive émotion. Pendant nonante minutes, j’ai mêlé mon histoire personnelle au vécu collectif. J’en suis très heureux; cela fait des mois que je me préparais. Il me fallait dénoncer le régime qui nous a été imposé à Coronda. Cette horreur quotidienne qui avait pour but notre anéantissement physique, psychique, idéologique, spirituel et humain.

Ma participation était aussi une façon de témoigner de la vie, de la souffrance et de la mort de mon frère Claudio. Comme des dizaines de camarades passés par ces murs d’infâmie, il n’a jamais pu surmonter les séquelles de la souffrance qui l’ont conduites à une mort prématurée à Genève, alors qu’il avait à peine 51 ans.
Enfin, je souhaitais contribuer à la réflexion sur l’incarcération et la torture, sur la base de mon expérience et des évaluations d’experts internationaux tels que le juriste et médecin suisse Jean-Pierre Restellini.

Qu’est-ce qui rend ce procès différent des autres procédures contre la dictature?

C’est la première fois qu’une association d’anciens prisonniers est associée au Parquet argentin contre leurs ex-geôliers. C’est aussi la première fois qu’un procès porte sur une prison officielle, bien que particulière, puisque Coronda était dirigée par des commandants de la Gendarmerie nationale, une institution rattachée à l’armée.

Quelles y étaient les conditions de détention?

Nous étions soumis au régime de l’isolement quasi total, soit vingt-trois heures par jour, dans une cellule extrêmement petite. On ne pouvait ni lire, ni écrire, ni faire de la gymnastique, ni siffler, chanter ou parler par la fenêtre avec d’autres camarades. Entre mai 1976 et février 1977, les visites furent interdites. Ensuite, on a eu le droit de voir un membre de notre famille durant quinze minutes tous les quarante-cinq jours. La visite comme l’heure de promenade nous étaient supprimées en cas de sanction. Et celles-ci tombaient régulièrement, sous n’importe quel prétexte. Moi-même j’ai été confiné dans ma cellule et privé de visite durant deux cents jours, soit un tiers de ma détention. Dans notre pavillon numéro 5, celui des «irrécupérables», le régime des sanctions était quasiment la règle. Tout comme les punitions corporelles systématiques et les vexations. Par exemple, on nous déshabillait pour nous fouiller avant de sortir de la cellule.

Pourquoi un tel traitement a-t-il été mis en place à Coronda?

L’armée et la direction de la prison ont élaboré ce régime expérimental, très structuré, réfléchi, avec pour objectif la déshumanisation totale du détenu, sa destruction. Le commandant Kushidonshi [l’un des directeurs présents sur le banc des accusés] me l’a dit un jour: «D’ici vous ne sortirez que fou ou mort.» Telle était la philosophie de ce traitement.

Qui étaient les détenus de Coronda?

Mille cent cinquante trois détenus politiques [sur les quelque dix mille officiellement incarcérés par le régime] sont passés par Coronda. Des étudiants, des syndicalistes. Nombreux militaient également dans des organisations politiques, de jeunesse, voire politico-militaires. Une bonne partie d’entre nous n’avons eu ni procès ni la moindre condamnation.

Comment avez-vous résisté à ce traitement inhumain?

Ce fut une lutte quotidienne. Et unitaire: elle était coordonnée par les trois principales organisations politiques présentes dans la prison. Sans cette résistance, nous n’aurions pu survivre. Appliqué sans limite, ce régime serait parvenu à ses fins. La résistance passait en premier lieu par le contrôle des mouvements des gardiens. Nous nous servions de petits bouts de verre polis, plaqués sur de la mie de pain brûlée, pour former des sortes de miroirs. A l’aide de ces «périscopes», nous pouvions surveiller les surveillants et donner l’alerte. C’est ainsi que nous avons pu «libérer» le pavillon, reprendre certaines activités interdites, comme l’exercice physique, et organiser des formations à travers la fenêtre ou les canalisations des toilettes… Nous discutions, chantions, prenions des bains, donnions ou suivions des cours d’histoire, de matérialisme historique, de sociologie, etc. Nous avions aussi des moments consacrés à la socialisation orale de films ou de livres… Nous étions très unis et nous le sommes toujours, comme en témoigne le livre réalisé en 2003 et maintenant ce procès auquel a pris part notre association. Chaque jour d’audience, un piquet de corondaes [les ex-détenus de Coronda] reçoit les témoins – une trentaine d’ex-détenus – pour les encourager, les soutenir.

En quoi ce procès est-il important pour vous et pour la société argentine?

Il a une grande valeur éthique, morale, politique et pédagogique. Le procès met au premier plan la situation des prisons, jusque-là demeurée un peu secondaire. Il souligne que le régime alors en vigueur, notamment à Coronda, constituait en lui-même une torture quotidienne. L’accusation porte sur des crimes contre l’humanité, car deux détenus sont morts par manque d’attention médicale. Mais cette imputation s’étend aux conditions générales de détention qui ont causé tant de souffrances. De nombreux camarades sortis de prison ont été victimes de graves problèmes psychiques et beaucoup ne s’en sont jamais remis. Certains se sont suicidés.

Le procès et les témoignages ont d’importants échos, notamment à travers les médias nationaux. A Santa Fe [troisième province la plus peuplée du pays], c’est un évènement social majeur. Les milieux politisés et des droits humains en débattent mais son audience dépasse ces cercles.

Qu’attendez-vous du verdict?

Nos avocats s’attendent à de lourdes peines, peut-être à la perpétuité. Une sanction exemplaire donnerait un signal contre l’impunité, cela signifierait que des prisons de ce type ne doivent plus jamais exister, que le système carcéral ne peut en aucun moment se convertir en machine à détruire le détenu.
Pour les ex-détenus, cela serait surtout une façon de faire justice pour nos camarades, rappeler les souffrances endurées, notamment pour ceux qui sont morts durant leur incarcération ou des suites de leurs séquelles. Comme mon frère Claudio, qui n’a pas réussi à surmonter son «cancer de l’âme» comme il nommait sa profonde dépression.

Benito Perez, Le Courrier

https://lecourrier.ch/2018/04/23/la-prison-comme-torture/


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