Argentine : Un jugement historique reconnaît Coronda comme camp de concentration

– Sévères peines contre deux officiers de la gendarmerie nationale

– Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles

– « Nous les condamnons tous ! Le peuple et la justice ! »

42 ans après les faits incriminés, le Tribunal oral fédéral criminel de Santa Fe (Argentine) a condamné le second vendredi du mois de mai deux officiers supérieurs de la gendarmerie nationale, qui ont dirigé de 1976 à 1979 la prison de haute sécurité de Coronda. Le commandant Adolfo Kuschindochi devra accomplir une peine de 22 ans de réclusion alors que son collègue, Juan Angel Dominguez, en fera 17 ans. Ces deux gradés furent inculpés pour les meurtres de Raúl San Martín et Luis Alberto Hormaeche et pour avoir imposé un régime carcéral de « tourments aggravés » contre les prisonniers politiques détenus dans cette prison durant la dernière dictature civique-militaire.

Bien que l’Association civile des ex-détenus politiques « El Periscopio », comme partie plaignante, ait demandé la détention à perpétuité pour les deux officiers, la condamnation rendue public au Tribunal oral fédéral (TOF) de la capitale provinciale fut considérée comme « très significative » et « historique ».

En particulier, parce que cette sentence punit les violences carcérales plus de 40 ans après. La décision du Tribunal reconnaît que « les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles », estime Alfredo Vivono, ex-détenu dans cette prison et président de « El Periscopio ».

« Une revendication pour les présents et les absents »

Politiquement et émotionnellement, « ce jugement constitue une revendication pour tous ceux d’entre nous qui étions dans la prison de Coronda, et plus fondamentalement, pour ceux qui ne sont plus vivants aujourd’hui. Certains de ces camarades ont souffert de graves troubles produits par cette détention », rappelle Vivono pour leur rendre hommage.

Et il a souligné « le grand succès de ce jugement qui vient d’être rendu à Santa Fé, vu qu’il se produit à un moment où prédomine en Argentine un climat politique hostile à ces procès ».

Condamnation du plan d’anéantissement

La sentence reconnaît l’existence de l’objectif « d’isoler et d’anéantir les prisonniers politiques », relève Lucila Puyol, avocate membre de l’équipe juridique représentant « El Periscopio ».

A l’écoute de la sentence, Lucila Puyol – également militante de l’organisation HIJOS – affirma que « bien qu’ayant demandé la prison perpétuelle – parce nous considérons que cette peine correspond à ce type de délits aberrants commis par ces génocidaires -, nous sommes très satisfaits ». L’aspect le plus important, signale-t-elle, c’est qu’il s’agit d’une condamnation prononcée par des tribunaux ordinaires sans devoir recourir à des juridictions spéciales. Et de rappeler que « durant toutes ces années le peuple argentin a su lever avec une très grande force les bannières de la mémoire, de la vérité et de la justice et parcourir le chemin que nous ont enseigné les Mères de la Place de Mai ».

Guillermo Munné, avocat qui avait porté plainte avec Lucila Puyol, considère comme « un véritable succès et un fait historique » le procès de la prison de Coronda. Un résultat du travail commun des ex-détenus politiques dans cette prison : « bien qu’ayant souffert les plus terribles conditions de détention et les persécutions, ils se sont organisés, sont restés unis, ont résisté et ont défendu la vie contre ce régime homicide ».

Munné a rappelé qu’en 1984 déjà une première plainte avait été déposée, commençant un long chemin de plus de 30 ans qui se termine aujourd’hui. « Inlassablement, la revendication et l’exigence de justice ont débouché sur cette sentence qui condamne les inculpés ».

Toujours selon Munné, la sentence prouve la responsabilité de ces officiers de gendarmerie comme directeurs de la prison et la participation de ce corps, aux côtés des autres forces armées et de sécurité, à l’action génocidaire de la dictature.

A plusieurs moments du jugement, la partie plaignante et ses témoins dénoncèrent la « Campaña pensionistas », appliquée dans la prison de Santa Fe. Cette opération de renseignements de l’armée cherchait à annihiler physiquement et psychiquement les prisonniers politiques, classés en trois groupes : « résistants », « indéfinis » et « malléables ». Ce plan cherche à « modifier les conduites, empêcher l’endoctrinement [sic], susciter les désertions, démanteler les groupes politiques et récupérer l’individu ».

Ce processus et son jugement conséquent, conclut le membre de l’équipe juridique de HIJOS, « élargit le plan d’action génocidaire de la dictature aux prisons qui furent de véritables centres de torture et d’extermination ». Par sa condamnation, le Tribunal oral fédéral criminel de Santa Fe assimile ainsi le vécu dans les prisons « légalisées » à la situation des centres clandestins de détention.

 Coronda fut un camp de concentration

 Dans la prison, « la torture était absolue » et il s’agit d’un « camp de concentration » pour opposants à la dictature, a déclaré le procureur Martín Suarez Faisal, une fois la condamnation connue, à Rosario 12, supplément du journal argentin Página 12.

Le procureur, qui avait requis 25 ans de prison pour le commandant Adolfo Kushidonchi et 20 ans pour le commandant Juan Ángel Domínguez, a réussi à prouver la mise en œuvre à Coronda d’un « plan de destruction physique et psychique ». Comme l’affirmait orgueilleusement à ce moment l’un des accusés, « ils sortiront de là morts ou fous », rappela le procureur.

Bien que des régimes terribles aient été imposés dans toutes les prisons, « celui de Coronda était le plus abusif de la dictature argentine. Dans le réquisitoire, je l’ai comparé au camp de détention de Guantánamo. Si ce qu’on dit de Guantánamo est vrai, Coronda connaissait la torture absolue », a souligné le procureur Suarez Faisal dans le même entretien à Rosario 12. Et de justifier son qualificatif de « tourments aggravés » par l’intention des directeurs « de torturer leurs prisonniers », ceux insistant sur le but que les prisonniers allaient sortir morts ou fous.

« La mort par la torture était une possibilité et les directeurs l’ont accepté comme telle », affirma Suarez Faisal. Dans le cas des prisonniers Hormaeche et San Martín, il s’agit de « tourments aggravés, suivis de mort ». Cette caractérisation juridique correspondrait aussi, selon les avocats des plaignants, aux cas de Juan Carlos Voisard et Daniel Gorosito, dont les morts font partie d’autres procès juridiques en cours.

Une fête populaire

Les déclarations orales qui commencèrent le 14 décembre 2017 et qui impliquèrent plus de 60 témoins de l’accusation se sont transformées en une mobilisation constante et hebdomadaire. Des centaines de personnes – ex-prisonniers, familles, amis, personnalités politiques et associatives, des étudiants en droit et en communication – se sont données rendez-vous au tribunal de Santa Fe durant ces cinq derniers mois.

Tout se termina le 11 mai 2017 par l’annonce de la condamnation, qui se transforma en véritable fête populaire, retransmise hors du local sur un écran géant et en direct par Internet. « Un tribunal les a jugés, nous les condamnons tous » fut le slogan permanent durant tout le procès. Après la condamnation, la consigne fut réactualisée en fonction de cette victoire juridique : « Nous les condamnons tous ! Le peuple et la justice ! ».

Sergio Ferrari, journaliste, ex-prisonnier politique de Coronda et membre de « El Periscopio », Traduction de l’espagnol : Hans-Peter Renk

Photo: fête devant le Tribunal de Santa Fe, le 11 mai 2018, après la prononciation des condamnations (Guillermina Benítez)


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