Argentine : Unis pour tourner la page Macri

Le choc néolibéral imposé aux Argentins depuis 2015 a réveillé les mouvements sociaux. Syndicats et féministes attendent fébrilement la chute de Mauricio Macri ce week-end lors des élections générales.

Ce dimanche 27 d’octobre, en Argentine, les urnes trancheront entre un projet approfondissant le modèle néolibéral établi depuis fin 2015 par Mauricio Macri, et un changement d’orientation politique à fort accent social. Après quatre ans de résistance farouche, les mouvements sociaux attendent le verdict avec impatience et espoir, puisque le candidat de l’opposition, Alberto Fernández, est le grand favori des sondages.

Les syndicats, qui ont enfin retrouvé une certaine unité, savent qu’une victoire du péroniste Alberto Fernández et de sa candidate à la vice-présidente Cristina Fernández de Kirchner, leur offrirait un rôle central. L’une des premières mesures d’un gouvernement du Frente de todos (Front pour tous) serait la mise sur pied d’une «table de dialogue national». Travailleurs et patrons, tous les deux malmenés sous Macri, y participeraient.

En quatre ans, 250 000 emplois ont été perdus. Les entreprises ont étouffé sous le coût du crédit et la détérioration du marché intérieur provoquée par la chute massive du niveau de consommation, analyse Victorio Paulón, syndicaliste de longue date, ex-prisonnier politique de la dernière dictature et responsable du secteur des droits humains de la Centrale des travailleurs d’Argentine (CTA).

Dialogue national

Pour lui, les syndicats et les mouvements sociaux seront des «interlocuteurs incontournables», non seulement parce qu’ils ont été des acteurs essentiels dans la lutte contre l’ajustement néolibéral de ces dernières années, mais aussi parce qu’il faudra définir une formule pour relancer l’économie, explique le militant. Le 3 octobre, sa fédération a annoncé son retour au sein de la Centrale générale du travail (CGT), la plus importante d’Argentine, dont elle s’était distanciée en 1992, en raison de divergences sur le modèle de société et le type de démocratie syndicale.

« Cette unité est une obligation pour l’avenir », souligne-t-il. En même temps, il faut un renouvellement générationnel du leadership et résoudre certains différends, étant donné qu’un secteur du syndicalisme s’est montré très complaisant envers les politiques d’ajustement structurel.

Scénario à la chilienne?

Si le candidat péroniste Alberto Fernández gagne le 27 octobre, il faudra aussi réfléchir à la manière de «garantir l’autonomie du mouvement syndical qui, en majorité, se définit aussi comme péroniste», rappelle Victorio Paulón. Mais le dirigeant de la CTA n’est pas inquiet. «La résistance extraordinaire de ces quatre années a révélé une nouvelle génération de leaders syndicaux. Ils n’abandonneront pas la lutte pour la récupération des salaires et des droits essentiels.»

Et si Mauricio Macri finissait quand même par l’emporter ? « Son gouvernement aurait un grave problème, car le crédit reçu du Fonds monétaire international (FMI) de 57 milliards de dollars est épuisé. L’Etat devrait imposer de nouvelles politiques d’ajustement qui provoqueraient une plus grande résistance – et même de la violence – face à l’énorme détérioration du climat social. « Le système serait dans une impasse», souligne-t-il, faisant un parallèle avec les protestations sociales antigouvernementales de ces derniers jours en Equateur et au Chili.

Sergio Ferrari, de Rosario, Argentine, pour Le Courrier

Traduction : Rosemarie Fournier

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FÉMINISTES EN POINTE

Peu après l’arrivée au pouvoir de Mauricio Macri, le vaste mouvement des femmes, lesbiennes, transsexuelles et travesties, positionné clairement contre le néolibéralisme, avait lancé une grève antigouvernementale. C’était en mars 2016, bien avant la première grève syndicale, se souvient l’avocate Lucía Puyol, militante de l’organisation pour les disparus HIJOS et dirigeante féministe de Santa Fe.

Trois ans plus tard, le mouvement n’a rien perdu de son dynamisme. Sa 34e Rencontre nationale des femmes, tenue dans la ville de La Plata, du 12 au 14 octobre dernier, a rassemblé plus de 200 000 militantes de tout le pays et de tous les âges. Avec d’intenses débats sur les scénarios post-électoraux.
La grande diversité interne de ce mouvement de femmes, vieux de plus de trois décennies, ne leur permet pas d’adopter des approches partisanes. Cependant, « nous nous définissons largement comme antilibérales et antimacristes», souligne-t-elle.

Lors du récent conclave, des priorités d’action ont été définies quel que soit le vainqueur des élections présidentielles. « Nous donnons la priorité aux secteurs les plus populaires et les plus défavorisés. Nous élevons la voix pour dénoncer fermement la féminisation de la pauvreté, les femmes étant les principales victimes de ce fléau.

Autre axe essentiel, la poursuite du combat «pour l’avortement légal, sûr et gratuit», qui avait conduit l’an dernier à des mobilisations massives devant le parlement. Lucía Puyol souligne l’importance de penser les «mécanismes concrets d’application, une fois la légalisation obtenue». «Les hôpitaux devront disposer de professionnels compétents et de conditions matérielles adéquates.» (Sergio Ferrari)

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MACRI PREND LA RUE

Le 18 octobre, le quotidien progouvernemental Clarín a publié un résumé de sept sondages électoraux. Selon ces enquêtes, le péroniste de centre-gauche Alberto Fernández pourrait obtenir dimanche entre dix-huit et vingt points d’avance sur le libéral Mauricio Macri. En août dernier, lors des primaires, 49,49% des votes avaient été attribués à l’ancien chef de cabinet de Nestor Kirchner, tandis que le président sortant en obtenait 32,9%. Ce résultat avait frappé l’opinion publique et surpris la plupart des sondeurs.

Dimanche prochain, six candidats se présenteront à cette présidentielle. Le vainqueur sera celui qui obtiendra au moins 45% des voix ou 40% à condition de devancer de 10% son dauphin. Au cas où personne n’atteindrait ces pourcentages, un deuxième tour aurait lieu le 24 novembre. Essayant de retrouver l’initiative après la primaire du 11 août, Mauricio Macri a organisé quelque trente rassemblements dans différentes villes du pays. Celui s’étant déroulé samedi dernier dans la capitale fédérale a réuni quelque 400 000 personnes. Mais lundi à Rosario, troisième ville du pays, on décomptait au maximum 4000 participants pour la clôture de la campagne.

De son côté, Alberto Fernández a misé sur des activités plus modestes, décentralisées, tandis que sa candidate à la vice-présidence, Cristina Fernández de Kirchner, a présenté son livre Sinceramente, paru en avril 2019, lors d’événements qui ont réuni plusieurs milliers de personnes.

 

En vertu de la loi électorale, deux débats publics ont eu lieu, les 13 et 20 octobre. Les six candidats à la présidence ont participé à ces rencontres. Les autres prétendants sont Ricardo Lavagna, représentant un secteur du péronisme du centre (il a obtenu 8,4% dans les primaires), Nicolás del Caño pour le Front uni de gauche (2,9%) et, pour la droite, José Luis Espert et Juan José Gómez Centurión, qui ont à peine dépassé les 2%. (Sergio Ferrari)

 


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