ARGENTINE : VICTOIRE DE LA MÉMOIRE ET LA JUSTICE

Le régime carcéral de Coronda reconnu comme une torture

Le tribunal de Santa Fe a condamné à de lourdes peines les deux anciens directeurs de la prison de Coronda. Vingt-deux et dix-sept ans d’emprisonnement pour «délit de torture aggravé» sur 38 prisonniers politiques ayant entrainé deux décès: des acclamations et des pleurs de soulagement ont accueilli vendredi le verdict du tribunal de Santa Fe, en Argentine, condamnant deux anciens directeurs de la prison de Coronda. L’association d’anciens détenus El Periscopio, qui s’était associée à l’accusation publique, réclamait la perpétuité mais se montre satisfaite du jugement.

Les faits reprochés aux deux anciens fonctionnaires ont été perpétrés durant les deux premières années (1976-1978) de la dictature civico-militaire du général Jorge Videla. Sous la direction de la gendarmerie argentine, le pénitencier de haute sécurité de Coronda, à 400 km au nord de Buenos Aires, a imposé un régime de quasi isolement et d’une rigueur extrême à plus de mille détenus politiques. Un système de privations, de harcèlement, d’arbitraire et de vexations qui avait pour objectif d’expérimenter une méthode d’anéantissement des adversaires politiques de la junte, accusait le collectif d’anciens prisonniers, notamment appuyé par Hijos (association de fils et filles de disparus) et les Mères de la place de Mai.

Crimes commis dans une prison «légale»

Avec le verdict de Santa Fe, «ce régime carcéral est désormais reconnu par la justice argentine pour ce qu’il est: une torture quotidienne, un crime contre l’humanité», se félicite l’ancien détenu Sergio Ferrari, l’un des soixante témoins cités par El Periscopio (lire son interview https://lecourrier.ch/2018/04/23/la-prison-comme-torture/).

Le président de l’association, Alfredo Vivono, insiste sur le caractère exceptionnel d’une sentence prononcée par la «justice ordinaire, et non par un tribunal spécial» et portant sur des crimes commis «dans une prison ‘légale’, et non dans un centre de détention clandestin». Cet ancien responsable des Droits humains pour la province de Santa Fe note avec satisfaction que le procès a pu aller à son terme «malgré un contexte politique devenu plus défavorable» depuis le retour de la droite au pouvoir en décembre 2015.

«Qu’une telle condamnation puisse intervenir après plus de quarante ans démontre que, pour la société et la justice argentines, les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles et méritent un châtiment exemplaire», complète Sergio Ferrari, journaliste bien connu des lecteurs du Courrier. Qui souligne le fort intérêt public suscité par la procédure, notamment durant les près de six mois qu’ont duré les audiences.

Et l’affaire n’est peut-être pas terminée. Car si les deux condamnés connaissent déjà leur sort – ils demeureront au régime des arrêts domiciliaires –, une nouvelle procédure pourrait bientôt s’ouvrir sur la base de faits mis en lumière durant le procès. A l’encontre, cette fois-ci, d’une trentaine de fonctionnaires, soignants et militaires ayant participé à la mise en place et au fonctionnement du régime carcéral de Coronda.

BENITO PEREZ, LE COURRIER
Photo : Guillermina Benítez


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