« Au Yémen plus de 15 millions de personnes sont menacées par la famine »

Les yéménites vivent la pire catastrophe de l’histoire contemporaine. Julian, le directeur pays d’ACTED fait le point sur la situation humanitaire dans une interview réalisée en janvier 2019.

ACTED est présente au Yémen depuis 2012. L’ONG intervient dans sept gouvernorats en réponse au conflit qui secoue le pays depuis 2015 avec des projets de réponse à l’urgence, de réhabilitation mais aussi de développement. Les équipes mettent en place des interventions dans les secteurs de la sécurité alimentaire et l’agriculture pour limiter la crise alimentaire généralisée, et dans le secteur de l’eau, l’hygiène et l’assainissement pour garantir l’accès à de l’eau potable et limiter la progression du choléra. Avec le début du conflit, l’ONG s’est concentrée sur la mise en œuvre de programmes d’urgence, tout en poursuivant ses programmes de soutien aux moyens de subsistance à long terme.

Quelle est la situation actuelle au Yémen ? Quels sont les besoins les plus urgents des populations ?

Le Yémen est la pire catastrophe humanitaire de l’histoire contemporaine. Le conflit armé a durement frappé un pays déjà pauvre. Le ralentissement de l’activité économique, qui a entraîné une perte de valeur considérable de la monnaie, l’effondrement des institutions de l’État, la bureaucratie des parties au conflit, dont certaines ont retardé les projets de plusieurs mois, ne sont que quelques-unes des raisons pour lesquelles la situation humanitaire continue de se détériorer malgré les énormes efforts des organisations humanitaires. Les Nations Unies estiment, dans leur « Aperçu des besoins humanitaires pour 2019 » que plus de 24 millions de personnes auront besoin d’aide humanitaire. Cela représente 80% de la population et une augmentation de 10% par rapport à 2018.

Les besoins les plus importants se situent dans le domaine de la sécurité alimentaire. Selon une étude plus de 15 millions de personnes sont menacées par la famine. De nombreuses personnes ne savent pas où se procurer la nourriture pour le lendemain et ne mangent donc qu’un repas par jour. Pourtant, il y a suffisamment de nourriture presque partout au Yémen. Le problème n’est donc pas la disponibilité. Ce qui pose problème c’est que les gens n’ont plus les moyens de se nourrir. En effet, les salaires des fonctionnaires n’ont pas été payés du tout depuis des années, ou l’ont été avec d’importantes retenues, de sorte que même l’ancienne classe moyenne n’a plus les moyens de se nourrir.

Outre la sécurité alimentaire, l’eau potable est rare dans de nombreux endroits. Des années de guerre ont détruit les infrastructures vitales. Le manque d’eau potable a entraîné fin de 2017, la pire épidémie de choléra jamais mesurée jusque-là dans le pays. Bien que le nombre de nouvelles infections diminue, le risque de choléra reste élevé. Cela est particulièrement vrai dans les régions reculées où l’approvisionnement en eau potable ne peut plus être garanti en raison des attentats à la bombe ou du manque d’entretien des infrastructures.

Les populations ont-elles accès à la nourriture et à l’eau potable ?

Au Yémen une très grande partie de la population dépend de l’aide humanitaire comme seule source d’approvisionnement. Le Programme alimentaire mondial (PAM) distribue des rations alimentaires à près de 10 millions de personnes tous les mois. Ce qu’il y a de terrible dans cette situation, c’est que dans d’autres crises dans le monde, les gens ont souvent leurs propres réserves en plus des rations du PAM et leur dépendance à l’égard des rations est limitée dans le temps. Mais les rations ne sont pas conçues pour cela et les personnes qui ne vivent que de rations alimentaires ont épuisé leurs réserves de graisse au plus tard la deuxième année et souffrent de douleurs sévères en raison d’une mauvaise alimentation.

D’autres ONG internationales, dont ACTED, tentent d’aider les populations à satisfaire leurs besoins de base, entre autres par des programmes de transferts monétaires. ACTED et Welthungerhilfe soutiennent financièrement la population du Yémen.

Pourquoi les gens reçoivent-ils de l’argent comptant plutôt que de la nourriture ou des produits de première nécessité ?

Comme nous l’avons déjà mentionné, l’offre n’est pas le plus gros problème au Yémen. La réalité est telle que les gens n’ont pas assez d’argent pour se nourrir. C’est l’une des raisons pour lesquelles ACTED et WHH distribuent de l’argent. L’argent permet non seulement aux gens de choisir leurs propres priorités, mais il renforce également l’économie locale en augmentant le pouvoir d’achat des gens. Outre les avantages pour les Yéménites, la distribution d’argent pour ACTED et WHH présente des avantages. Il n’y a pas de frais de transport élevés vers les régions éloignées et la distribution de l’argent liquide est plus rapide que la distribution d’un colis d’urgence volumineux pour des milliers de personnes.

Que pensez-vous de la prochaine conférence des donateurs ? Est-ce un espoir pour le peuple yéménite ?

La prochaine conférence des donateurs permettra au monde de se concentrer à nouveau sur le Yémen et, espérons-le, de convaincre les gouvernements que leur engagement au Yémen est maintenant plus nécessaire. Comme déjà mentionné, le nombre de personnes ayant besoin d’aide humanitaire passera à 15 millions. Le Yémen a besoin de l’attention de la communauté internationale pour amener les parties au conflit à faire des progrès à la table des négociations. La population a plus que jamais besoin du soutien de la communauté internationale. On ne peut pas la laisser seule.

Comment vivez-vous votre travail au quotidien, dans un pays marqué par la guerre et la famine ?

Le Yémen est un pays magnifique, avec des gens merveilleux et fiers. Il est triste de voir la guerre changer le pays et semer la discorde entre des groupes qui, jusqu’à récemment, vivaient en paix côte à côte. Ce qui est absurde dans cette situation, c’est que les supermarchés de Sanaa, par exemple, sont bien très bien achalandés. Alors que les rues regorgent de milliers de personnes qui mendient pour survivre.

Dans le nord du pays, les effets de la guerre sont particulièrement perceptibles.  Sur le chemin de Sanaaa à Sadaa, chaque pont est détruit, ce qui crée des embouteillages monstres. Lors de ma dernière visite à notre bureau de Sadaa, nous avons été réveillés la nuit par plusieurs frappes aériennes dans les environs immédiats. Une situation qui est malheureusement un terrible quotidien pour la population locale.

Y a-t-il une expérience ou une rencontre dont vous vous souviendrez particulièrement ?

L’atterrissage à l’aéroport de Sanaa, qui ne peut être approché que par des avions des Nations Unies, montre clairement que le Yémen est un pays marqué par la guerre.  Le tarmac est bordé d’avions de tourisme, d’avions de chasse et d’hélicoptères de combat détruits. Le hall de départ est marqué par des frappes aériennes et l’aéroport est désert, à l’exception des employés des organisations humanitaires internationales et des Nations Unies. Les avions détruits sont comme un avertissement aux nouveaux arrivants et un rappel aux voyageurs à ne pas oublier le Yémen.


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