Bain de sang en Bolivie

Le gouvernement de facto, qui a succédé à Evo Morales, a donné carte blanche à l’armée. Neuf partisans du président déchu sont morts près de Cochabamba. L’ONU et la CIDH dénoncent.

En Bolivie, le gouvernement de facto entend ramener l’ordre coûte que coûte. Un décret daté de vendredi donne en effet l’ordre à l’armée bolivienne d’employer «tous les moyens à sa disposition» pour mettre un terme aux mouvements de protestation contre le renversement d’Evo Morales. De fait, neuf manifestants ont perdu la vie depuis vendredi, portant le bilan de la répression des partisans du président forcé à la démission à vingt décès en une semaine. Les mobilisations, dont de nombreux blocages de routes, et les affrontements avec la police ont eu lieu à Cochabamba, La Paz, Potosi, Sucre et El Alto.

La Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), un organe de l’Organisation des Etats américains (OEA), a également recensé au moins 122 blessés depuis vendredi, a-t-elle précisé sur son compte Twitter. Elle a dénoncé dans un communiqué «l’usage disproportionné de la force policière et militaire», notamment des armes à feu pour réprimer des manifestations.

Bachelet dénonce

Pour la haut-commissaire de l’ONU aux droits humains Michelle Bachelet cet «usage inutile et disproportionné de la force par la police et l’armée est extrêmement dangereux» et pourrait conduire à ce que la situation «dégénère», a-t-elle déclaré dans un communiqué.

Les neuf manifestants tués entre vendredi et samedi sont tombés dans la province de Cochabamba, à Sacaba, alors qu’ils se dirigeaient vers le centre de la capitale provinciale. Des témoins affirment que des tirs provenaient d’un hélicoptère qui survolait le cortège.

Le bilan de cette tuerie est corroboré par le Défenseur du peuple de Cochabamba et l’ONG CEDIB, très critique avec Evo Morales. Mais il est contesté par le gouvernement de l’autoproclamée présidente Jeanine Añez, qui parle de cinq décès.

Blanc-seing à l’armée

La CIDH a jugé particulièrement «grave» le décret pris jeudi par Mme Añez qui autorise la participation de l’armée dans le maintien de l’ordre et l’exonère de toute responsabilité pénale. Depuis son refuge mexicain, M. Morales a estimé sur Twitter que cela revenait à donner «carte blanche et impunité pour massacrer le peuple».

Ce drame intervient dans un contexte de tension très forte entre le nouveau pouvoir de facto, reconnu par l’armée et la police, et l’ancien, renversé dimanche 10 novembre après trois semaines de mobilisations de l’opposition qui l’accusait d’avoir truqué les élections. Les deux chambres du parlement, toujours dominées par le Mouvement vers le socialisme (MAS), ont en effet refusé de donner leur onction à la présidente autoproclamée Jeanine Añez. En parallèle, le nouveau gouvernement a pris plusieurs mesures politiques symboliques, comme la reconnaissance de Juan Guaido comme président du Venezuela ou le retrait de l’ALBA et de l’UNASUR, deux organismes internationaux créés sous l’impulsion des gouvernements progressistes. Il a dans la foulée fait arrêter les responsables du programme sanitaire cubain en Bolivie. Ceux-ci ont ensuite été expulsés vers La Havane, où plus de deux cents coopérants cubains ont déjà été rapatriés.

Pour nombre d’analystes, ces mesures sont davantage l’amorce d’une «contre-révolution» en Bolivie que la marque d’un gouvernement transitoire sensé préparer des élections en janvier. Un scrutin auquel ne pourra pas participer Evo Morales, selon Mme Añez. La présidente de facto a même menacé l’ancien chef de l’Etat de poursuites judiciaires pour «fraude» et «corruption» en cas de retour au pays.

Procureur pour députés

Dimanche, les nouveaux dirigeants du pays ont franchi un nouveau pallier en instaurant un organe judiciaire destiné à traquer les «parlementaires séditieux et subversifs». Cette semaine, Arturo Murillo, le ministre de l’Intérieur de facto, avait déjà affirmé lancer la «chasse» à des responsables du MAS, tels que Juan Ramón Quintana et Raúl Garcia Linera, frère du vice-président. La ministre de la Communication, Roxana Lizárraga, a, elle, menacé des journalistes étrangers qualifiés de «séditieux».
Enfin, la présidente par intérim a dénoncé la présence de «groupes subversifs armés» composés de Boliviens et d’étrangers chargés, notamment, de saboter la distribution du gaz en allant jusqu’à utiliser des «explosifs» pour détruire des centres de production d’hydrocarbures.

Benito Pérez, Le Courrier,  18.11.2019


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