Contre-réforme agraire au Brésil

En juin, il semblait mort politiquement. Michel Temer, président du Brésil depuis la destitution de Mme Dilma Rousseff, reste pourtant vissé à son poste. Grâce au soutien du lobby de l’agrobusiness et des grands propriétaires, dont il exauce tous les voeux.

Le 2 août, une majorité de la Chambre des députés a décidé d’enterrer la plainte pour corruption lancée contre M. Temer par le procureur-général de la République, Rodrigo Janot. Une mise en accusation qui faisait suite à la publication d’enregistrements accablants sur l’implication du dirigeant et de son parti, le PMDB, dans le Lava Jato, scandale de corruption qui secoue le pays depuis trois ans. M. Temer peut remercier le lobby des grands propriétaires terriens et de l’agrobusiness. Selon l’observatoire De olho nos ruralistas, ces politiciens liés à l’agrobusiness, connus sous le nom de bancada ruralista, ont fourni un appui décisif au président vacillant. Un appui qui ne doit rien au hasard.

Aux ordres des propriétaires. En moins d’une année, M. Temer a en effet multiplié les mesures visant à enterrer toute perspective de réforme agraire: coupes drastiques dans le budget de l’Institut national de la réforme agraire (Incra), chargé de mettre en œuvre une politique de redistribution des terres; suppression du Ministère du développement agraire, dont la fonction était de soutenir la petite paysannerie; quasi-suppression des programmes sociaux soutenant l’agriculture familiale; réduction brutale de l’assistance technique prodiguée aux petits agriculteurs. Des projets de loi visant à faciliter l’achat de terres par des groupes étrangers ainsi qu’à limiter la protection contre les produits agrotoxiques sont aussi dans le pipe line.

Privatisation de la terre. La mesure la plus redoutable est tombée le 11 juillet dernier. M. Temer a sanctionné un texte de loi connu sous le nom de MP 759[1]. L’objectif premier de la MP 759 est de régulariser l’appropriation illégale de terres publiques en Amazonie, comme le dénonce l’antenne brésilienne du WWF. Mais ce n’est pas tout. En invidualisant les titres de propriété des terrains attribués à des fins de réforme agraire, la loi permettra leur revente à de grands propriétaires ou aux entreprises de l’agrobusiness.

Le quotidien conservateur O estado de São Paulo ne s’y est pas trompé: la MP 759 a aussi pour but de « vider de sa substance l’action du MST » [2]. En déléguant la sélection des bénéficaires des programmes de réforme agraire aux exécutifs municipaux, la mesure vise à mettre le hola aux occupations de latifundia improductifs organisées par le Mouvement des sans-terre.

« Le lobby de l’agrobusiness a été fortement renforcé depuis l’accession de Michel Temer à la présidence. Les quelques limites qui existaient face à la mainmise du capital sur l’agriculture sont en train d’être levées » résume Débora Nunes, membre de la direction nationale du MST. Alors que 120 000 familles vivent dans des occupations précaires en attendant un lopin de terre, le gouvernement a mis en marche un processus visant à désarmer les mouvements paysans et à renforcer la concentration des terres, déjà extrême au Brésil – moins de 1% de grands propriétaires y contrôlent plus de 45% des terrains agricoles.

Concentration et corruption. Les mouvements paysans, indigènes et quilombolas ne renoncent pourtant pas à leur lutte. Le 25 juillet dernier, des centaines de sans-terre ont occupé plusieurs propriétés appartenant à des politiciens et hommes d’affaires impliqués dans des affaires de corruption. Parmi leurs cibles: Ricardo Teixeira, l’ex-patron de la Confédération brésilienne de football; le médiatique entrepreneur Eika Batista; le géant agro-industriel Amaggi, contrôlé par le ministre de l’agriculture Blairo Maggi; et même une propriété appartenant à un ami et prête-nom de Michel Temer, João Baptista Lima. « L’objectif de l’opération est de montrer à la population le lien entre le coup d’Etat, la corruption et les latifundistes » explique Kelli Maffort, dirigeante du MST.

Malgré une conjoncture extrêmement difficile, le nombre de personnes rejoignant les campements de fortune organisés par le MST est en augmentation – le fruit d’une situation économique dégradée et de l’explosion du chômage.

Leur lutte affronte une répression en hausse : selon la Commission pastorale de la terre, 61 personnes ont été assassinées en 2016 dans les campagnes brésiliennes dans le cadre de conflits pour la terre. Il s’agit du nombre le plus élevé de ces treize dernières années.

Guy Zurkinden, journaliste, ex- coopér-acteur d’E-CHANGER au Brésil

[1] MP pour Medida provisória (« Mesure provisoire »). Ce terme désigne un texte promulgué par le président, qui a valeur de loi et peut entrer en vigueur avant d’être adopté par le Parlement.

[2] O Estado de São Paulo, 8 octobre 2016.


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