Coopération suisse : Le loup dans la bergerie?

La nomination d’un ancien cadre de Nestlé à la vice-direction de la Coopération suisse symbolise une politique de solidarité internationale de plus en plus soumise aux intérêts du secteur privé.
Que vient faire un ancien vice-président de Nestlé à la Coopération suisse? Dire que la nomination de Christian Frutiger, comme vice-directeur de la DDC, a été mal ressentie chez les critiques de la multinationale est un euphémisme. D’autant que ce communiquant de 53 ans aura en charge le secteur sensible de l’eau, dont Nestlé est le très controversé numéro 1 mondial. En seulement quelques jours, deux pétitions ont obtenu plus de 45 000 signatures demandant à la Confédération de revenir sur cette nomination symbolique de la nouvelle orientation impulsée par le conseiller fédéral Ignazio Cassis.

Si la récolte s’est quelque peu tarie depuis leur lancement en octobre, l’impact des pétitions est néanmoins remarquable. Car l’initiative n’est pas née en Suisse, elle est portée par deux collectifs canadien et allemand. Chez nous, les ONG ont préféré la prudence et affirment séparer leurs prises de position de principe des questions de personnes. Et si Public Eye a bien relayé l’action, Alliance Sud et ses œuvres d’entraide disent attendre de voir M. Frutiger à l’œuvre.

Casseroles multiples

Le Wellington Water Watchers, un mouvement de lutte contre une usine d’embouteillage d’eau de Nestlé à Gelph, au Canada, s’est lui déjà fait une opinion. Dans son texte doté de près de 12 000 paraphes, le collectif ontarien soutient que l’ancien chef des affaires publiques de la multinationale ne s’est jamais soucié des préoccupations des habitants de Gelph ni de celles des autres mouvements citoyens créés autour des sources Nestlé en France ou aux Etats-Unis. «Si Christian Frutiger peut ignorer les problèmes de son entreprise dans les pays développés ayant des traditions démocratiques bien établies, quels dommages pourraient être causés dans les pays moins développés et institutionnellement plus fragiles?» s’interrogent les pétitionnaires canadiens.

Pis, le nouveau vice-chef de la Coopération suisse se serait distingué dans la minimisation de l’affaire d’espionnage de militants d’ATTAC, révélée en 2008, accuse le Brésilien de Suisse Franklin Frederik, l’une des victimes de cette surveillance. Selon cet ancien leader du mouvement pour la protection des sources de Sao Lourenço, la multinationale avait alors justifié son action par le caractère dangereux des activistes et dénoncé une «guerre idéologique». Une stratégie de communication offensive, définitivement balayée par la justice en 2013, que les anti-Nestlé mettent sur le compte de M. Frutiger, qui était alors chargé des affaires publiques dans le secteur des droits humains, poste qu’il a occupé entre 2007 et 2012.

Position stratégique

Pour ce dynamique Bernois, sportif amateur de haut niveau, entré dans la vie professionnelle à travers le CICR, la fonction se révèle en tout cas un beau tremplin. Promu en 2012 sous-directeur des affaires publiques de l’ensemble du groupe, Christian Frutiger est même propulsé à la vice-présidence de la multinationale en 2016.

La récompense du bon soldat ou du brillant professionnel? Ni l’un ni l’autre, à entendre Carlo Sommaruga. Le parlementaire fédéral a connu M. Frutiger à la Commission consultative de la coopération internationale, où celui-ci représentait l’économie privée. «Ce n’est pas un idéologue, il y en a de bien pires dans le camp patronal, ni un grand analyste», estime le socialiste, qui se souvient de quelqu’un de «sympathique», évitant la confrontation. «Il est ambitieux et très séducteur. Mais il n’a aucune compétence en matière de développement!» juge le socialiste genevois.

De quoi renforcer l’idée véhiculée par les pétitionnaires qui voient dans la nomination de M. Frutiger une manœuvre d’Ignazio Cassis pour mettre le loup Nestlé dans la bergerie du développement. «On ne voit pas d’autre justification à la nomination de Christian Frutiger comme vice-directeur de la DDC et responsable de son programme Eau», note Franklin Frederik.

Coopération Nord-Nord

Pour Géraldine Viret, porte-parole de l’ONG Public Eye, ce choix «témoigne du virage inquiétant» pris par la DDC. Depuis l’élection du conseiller fédéral tessinois, le gouvernement ne cache pas, en effet, sa volonté de lier davantage politique étrangère et économique (lire ci-dessous). «Ignazio Cassis est en train de transformer le Département des affaires étrangères en second Département de l’économie», résume M. Sommaruga. Or ce dernier dicastère possède déjà une série de projets de coopération de nature économique et commerciale, agissant sur les conditions cadre au sein des pays du Sud. Une optique qu’il s’agirait d’élargir à la DDC, «au détriment des projets de terrain, en faveur de l’égalité homme/femme ou de la lutte contre la pauvreté», selon le nouveau conseiller aux Etats, qui rappelle que ces objectifs figurent noir sur blanc dans la Constitution. «Quand M. Cassis parle de renforcer le secteur privé de ces pays, il ne parle même plus des entreprises locales mais des multinationales suisses.»

Pompier pyromane

Pour Mme Viret, ce rapprochement de la Coopération avec les multinationales ne serait pas sans risque pour les populations pauvres de ces pays. «Sous couvert de l’aide au développement, les multinationales ‘partenaires’ pourraient pénétrer certains marchés plus facilement encore et imposer leurs conditions dans des contextes très fragiles», craint-elle.
Avec Christian Frutiger, au long passé chez Nestlé et chargé désormais des relations de la DDC avec le privé, l’entreprise met «un très grand pied dans la coopération au développement», juge Carlo Sommaruga.

Plus largement, Géraldine Viret relève l’incohérence de confier des domaines tels que l’eau, la sécurité alimentaire et le changement climatique à quelqu’un qui «pendant plus d’une décennie a défendu les intérêts d’une entreprise, Nestlé, qui fait notoirement partie du problème dans la plupart de ces domaines, plutôt que de la solution». Et de souligner que «bon nombre des produits que Nestlé a réussi à imposer dans le monde sont des aberrations écologiques ou sanitaires, sans parler des autres casseroles de l’entreprise, comme le scandale du travail des enfants dans les plantations de cacao en Côte d’Ivoire».

La diplomatie Nestlé

Pour SumOfUs, à l’origine de la seconde pétition, l’influence de Nestlé sur la politique étrangère suisse ne commence d’ailleurs pas avec l’engagement de M. Frutiger. Le collectif allemand contre le pouvoir des trusts rappelle que l’ancien patron du groupe Peter Brabeck et le dirigeant de Nestlé Health Science, Patrick Aebischer, pilotent la fondation subventionnée Geneva Science and Diplomacy Anticipator (GSDA). Une «position stratégique» appréciable, confirme Géraldine Viret, cet organisme ayant pour «ambition d’influencer la régulation [des technologies] au niveau mondial».
Mais ce n’est pas tout: les militants pointent aussi l’action proactive de la DDC en faveur du «Water Ressources Group, une initiative mondiale incluant Nestlé, Coca-Cola et Pepsi» et promouvant, selon eux «la privatisation de l’eau dans le monde». Un groupe présidé par Paul Bulcke, CEO de Nestlé, et qui compte dans son board le patron de la DDC, Manuel Sager. Sans oublier encore le Swiss Water Partnership, également lancé par la DDC et incluant l’inévitable représentant de Nestlé.

Rien d’étonnant, dès lors, que la Coopération suisse fasse la part belle aux partenariats public-privé en matière d’accès à l’eau, alors que ce pays «a une extraordinaire expérience de sa gestion publique», dénonce le militant brésilien Franklin Frederik.

Toujours plus de privé

Confronté à cette contradiction l’an dernier en marge du Forum mondial de l’eau par une trentaine de mouvements sociaux du Brésil, la DDC avait nié. «Ce sont les pays partenaires qui choisissent le modèle qui leur convient le mieux», assurait alors son directeur Manuel Sager.

Le DFAE paraît aujourd’hui beaucoup moins catégorique. Interpellé par Le Courrier (lire aussi ci-dessous), le département de M. Cassis vante sa «soixantaine de partenariats» avec des entreprises suisses, dont «diverses activités de coopération au développement avec Nestlé, par exemple dans les domaines de l’eau, de l’agriculture et de la formation professionnelle». «L’un des objectifs stratégiques de la DDC consiste à renforcer la coopération avec le secteur privé», admet le DFAE. Qui souligne sa «prise de conscience que le développement économique mondial ne peut être rendu social et durable que si le secteur privé est impliqué».

Comment? A en croire le Blick 1, qui s’est procuré un rapport interne au DFAE, Berne envisagerait d’octroyer des prêts très favorables ou des garanties publiques à des sociétés privées afin de les impliquer dans des projets de coopération. Programmes qui seraient sous-traités à d’autres contractants. Une architecture financière complexe, jugée risquée à l’interne, et qui n’aurait pas encore l’aval de la DDC.

Au-delà de la nomination de Christian Frutiger, c’est le choix du successeur de Manuel Sager qui pourrait être déterminant pour la Coopération suisse. Avec ce précédent, Carlo Sommaruga craint de voir débarquer un nouveau manager issu du privé et plaide pour la nomination d’un «vrai expert du domaine, comme on le ferait pour n’importe quel autre office fédéral». «Il en va de la crédibilité de la politique de développement.»

Benito Pérez, Le Courrier

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«AUCUN RISQUE DE CONFLIT D’INTÉRÊTS»

Pourquoi la Confédération a-t-elle nommé un vice-directeur de la DDC sans expérience dans la coopération? «M. Frutiger s’est révélé le meilleur candidat dans le processus de sélection interne et externe», nous répond par courriel le Département des affaires étrangères (DFAE), qui parle d’une personne disposant «d’excellentes compétences», sans plus de précision, et ayant «collaboré avec succès avec diverses ONG, organisations internationales et partenaires institutionnels dans les domaines de l’économie durable, des droits de l’homme et du droit du travail». Le département d’Ignazio Cassis vante encore ses treize années passées au CICR ainsi que sa participation comme représentant de Nestlé à la Commission consultative extraparlementaire pour la coopération internationale (lire ci-dessus).

Plus avant, le DFAE confirme son objectif de «renforcer la coopération avec le secteur privé» et souligne que «la DDC est ouverte à de nouveaux partenariats, notamment avec Nestlé». Des partenariats dont est désormais chargé l’ancien dirigeant de Nestlé sans que cela n’occasionne de «conflit d’intérêts». Le DFAE assure avoir «soigneusement analysé» cette question et n’avoir «identifié aucun risque». A noter que Le Courrier a demandé au département s’il était possible d’interviewer M. Frutiger, sans obtenir de réponse. BPZ

NOTES

1. «Deza wollte hochbezahlte Banker anheuern», 2 novembre 2019
www.blick.ch/news/politik/zoff-beim-eda-deza-wollte-hochbezahlte-banker-anheuern-id15597359.html

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