Dossier post Forum Social Mondial : Un espace international qui continue à avoir le droit d’exister

Du 13 au 17 mars 2018, l’Université fédérale d’Ondina – située en plein centre de Salvador de Bahia (Brésil) – ainsi qu’une autre dizaine de sites dans cette ville, ont hébergé 80.000 participant-e-s au Forum social mondial (FSM) 2018. Cette « avalanche » participative a outrepassé les prévisions les plus optimistes des organisateur/trice/s.

Convoquée un peu plus d’un an auparavant, organisée à une vitesse « supersonique » par un collectif multisectoriel dans l’Etat de Bahia, remise en cause par certains acteur/trice/s du mouvement altermondialiste mais reconnue par des centaines d’organisations (ayant inscrit 2’000 activités autogérées, intégrées dans 19 axes thématiques), l’édition du FSM à Salvador de Bahia a eu le courage d’exister.

Il subsistait pourtant des spéculations et des théories sur le véritable état de santé du FSM. Ainsi qu’un diagnostic formulé par certains sur un événement « moribond », que le résultat de cette réunion a pu démentir. Le FSM est sorti renforcé de cette nouvelle rencontre brésilienne et affronte avec détermination les prochaines étapes de bilan, de redéfinitions, d’ajustements et de reconceptualisation.

Une marche massive 

La session de Salvador de Bahia débuta le mardi 13 mars, dans l’après-midi, par une marche populaire qui se termina dans le centre historique de la ville et qui, selon plusieurs sources, réunit environ 20’000 participant-e-s.

Cette manifestation fut un préambule et définit le cadre de ce que serait le reste de l’édition : une participation à prédominance brésilienne (et de l’Etat de Bahia), colorée et animée ; une faible présence du reste de l’Amérique latine, ainsi que de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie ; des consignes clairement et fortement hostiles au coup d’Etat « temeriste » ; un engagement marqué des femmes et de la jeunesse afro-brésilienne ; une organisation de qualité et sans contretemps significatifs. 

Un forum aux portes ouvertes 

Après un début un peu chaotique, le mercredi 14 mars – similaire à ce qui se passe lors de chaque session – dû à des accréditations tardives et à des activités disséminées dans des espaces éloignés les uns des autres, la machinerie fut huilée et le contenu commença à démarrer. Tout cela, dans un cadre – expressément défini par les organisateur-trice-s – de « portes ouvertes », sans aucune exclusion.

Toute personne, accréditée ou non, porteuse ou non de sa carte, eut le droit de participer aux activités qui lui convenaient, que ce soit les ateliers thématiques, les assemblées de convergence, les spectacles culturels ou les rassemblements politiques. Sans obstacles, ni contrôles de sécurité aux portes principales des différents sites où se déroulait le FSM. Sous le regard attentif et solidaire des centaines de bénévoles prêts à simplifier la rigueur des longs cheminements sous les températures tropicales de l’été brésilien.

Trois programmes dans un seul FSM 

Pour se référer aux contenus, trois dynamiques s’entremêlèrent dans un même espace :

  • le programme préparé par l’Université fédérale, matérialisé dans des centaines d’activités – beaucoup d’entre elles d’un niveau académique – divulgué dans une publication mail spécifique de plus de 50 pages.
  • les thèmes propres à la réalité brésilienne, dans de nombreux cas avec des contenus politiques clairs et des consignes de mobilisation.
  • enfin les thématiques plus « universelles » – auxquelles participaient également les ressortissants locaux – qui ont permis des échanges riches et larges avec des apports internationaux.

La diversité thématique était grande : de la tente des « nouveaux paradigmes », organisée par plusieurs ONG internationales et leurs partenaires latino-américains, aux ateliers abordant les problèmes de la coopération solidaire et les attentes du Sud – dont celui convoqué par E-CHANGER, avec l’appui de plusieurs organisations suisses (UNITE, Action de Carême, Syndicom), ainsi que du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) et la SECOYA brésiliens ; de la résistance anti-nucléaire aux espaces remettant en question les accords de libre commerce ou donnant une voix privilégiée aux initiatives internationales contre les multinationales. Dans ce cadre, un atelier organisé par UNITE, Action de Carême, E-CH et Terre des hommes (Bâle) a permis de présenter au FSM l’initiative suisse « Pour des multinationales responsables », sur laquelle le peuple devrait se prononcer prochainement.

Autres thèmes : l’interculturalité – sujet essentiel dans un Etat multiculturel – et la question migratoire – dans une région héritière de l’esclavagisme colonisateur. En incluant les changements climatiques, l’éducation du futur, la réalité complexe de la population LGBT [lesbiennes, gays, trans- et bisexuel-les], les défis des peuples indigènes, les campagnes mondiales contre l’agression extractiviste, les alternatives locales, etc.

L’assemblée mondiale des femmes eut lieu le 16 mars dans le centre historique de Pelourinho, puis celle consacrée à la défense de la démocratie, au stade de football de Pituaçu, qui put compter avec la participation de l’ex-président Lula da Silva.

Ces activités, tout comme une série d’assemblées de convergences, purent apporter des conclusions importantes pour nombre d’acteurs sociaux, locaux, régionaux et internationaux. Il y eut en outre de nombreuses activités sur le thème de l’eau, anticipant la réflexion menée au Forum mondial alternatif sur l’eau, tenu immédiatement après le FSM à Brasilia, la capitale.

Le dernier jour du FSM, l’« Agora des futurs » développa une intéressante méthodologie, par laquelle chaque participant-e ou convergence pouvait inscrire ses réflexions, ses propositions ou ses conclusions sur les grands murs de la Bibliothèque universitaire, précisément là où, quatre jours auparavant, avaient été délivrées les accréditations des participant-e-s. 

Un événement au-delà des débats de fond 

Les discussions de fond sur le présent et l’avenir du FSM, menées durant ces derniers mois, ne paraissent pas s’être répercutées directement sur la dynamique propre de la session de Salvador de Bahia.

Certes, on doit constater l’absence de mouvements sociaux de première importance dans l’univers altermondialiste, particulièrement celle de Via Campesina. Néanmoins, le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) – principal membre brésilien de Via Campesina – ne sabota point cette session du FSM, où il fut conséquemment représenté, bien que sans mobiliser des représentant-e-s de sa base. Et il profita de la venue à Salvador de Bahia d’autres organisations alliées au plan international pour tenir une rencontre informelle des « Amis du MST ».

En outre, la réalité mondiale actuelle – autant, sinon plus complexe que celle de 2001, lors de la naissance du FSM à Porto Alegre – ne montre aucune *pitié* envers les mouvements sociaux au niveau international. En Amérique latine, les groupes les plus dynamiques subissent une criminalisation croissante de la part de gouvernements néo-libéraux ressuscités. En Europe, les crises de civilisation – s’exprimant notamment dans le labyrinthe migratoire – réduisent les espaces de la pensée alternative. En Amérique du Nord, les protestations des mouvements « Occupy », en 2011, appartiennent à l’histoire, bien que des résistances sociales anti-Trump continuent d’émerger.

Dans ce contexte, le FSM de Salvador – avec ses faiblesses et ses complexités – eut néanmoins le mérite d’exister, de se réaliser, de convoquer et de le faire dignement. Il a largement dépassé, quantitativement, la précédente session de Montréal, en 2016, qui avait réuni à peine 30.000 participant-e-s. Tout en permettant à des contenus vitaux pour la société civile internationale de trouver un espace autour de la table de discussion mondiale.

Bien que la réflexion critique sur le FSM doive s’approfondir, comme l’ont réitéré de nombreux promoteurs historiques de ce dernier, Salvador de Bahia a aussi exprimé une certitude : le Forum social mondial est un espace international qui continue à avoir le droit d’exister.

Sergio Ferrari, de retour de Salvador de Bahia, Brésil

Traduction, Hans-Peter Renk

E-CH_FSM2018_post_web.pdf

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Succès de la délégation suisse 

Une trentaine de représentant-e-s, issu-e-s d’une dizaine d’organisations de coopération, environnementales, syndicales et solidaires, ainsi qu’une demi-douzaine de journalistes, ont participé, juste avant le FSM, à la délégation suisse organisée par E-CHANGER (E-CH).

Parmi les participant-e-s, on trouvait plusieurs membres de cette organisation, ainsi que des représentant-e-s d’Alliance Sud, Swissaid, Syndicom, Solifonds, La Voz do Cerrado, Comundo, UNITE, Sortir du nucléaire, ainsi que des député-e-s cantonaux ou municipaux des Verts et du Parti ouvrier et populaire (POP).

La délégation a suivi un programme intense de cinq jours, avant l’ouverture du FSM : visites à des mouvements sociaux, partenaires ruraux (comme le MST) et urbains, comme le Syndicat des travailleuses domestiques ou l’Union nationale du logement ; des échanges sur la situation actuelle du Brésil et sur le moment vécu par le Forum social mondial.

De nombreux Suisses, venus individuellement à Salvador ou membres de l’Action de Carême, de la Coopération internationale pour le développement et la solidarité (CIDSE), ainsi que du syndicat UNIA, et participant activement au FSM, se sont joints à ce programme.

L’évaluation finale de la délégation suisse fut nette : succès total d’une formule appliquée depuis 2001 et permettant aux participant-e-s de préparer in situ ce qui sera ensuite le cadre du débat pendant le FSM (SFi).


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