Féminisme et coopération

 « La perspective de genre doit être présente dans tous les projets »

Un nouveau paradigme de société – nécessaire tant pour la Suisse que pour la planète – doit intégrer non seulement la redéfinition de l’équité sociale, mais aussi la place des femmes. C’est l’avis de Marina Carobbio, militante associative et féministe, conseillère nationale, et co-présidente d’AMCA. Carobbio exerce aussi dès le 26 novembre 2018 la fonction de présidente du Conseil national pour la période 2018-2019. Interview.

Question : Pourriez-vous préciser ce que signifie pour vous le féminisme ou « être féministe » ?

Marina Carobbio (MC) : Plus qu’une question de sexe, il s’agit de valeurs et d’un choix de société. Mieux encore, je dirais que c’est une opportunité. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de penser à l’égalité des chances entre hommes et femmes, mais aussi à la non-discrimination de secteurs et de minorités. Cela implique la perspective d’un changement de paradigme de la société et de la manière de concevoir le pouvoir. Bien qu’il y ait des femmes actives dans le monde politique, le patriarcal et le masculin continuent de prévaloir. Je dirais aussi que le féminisme est une vision, avec un bien-fondé global. Il tente de répondre à un problème transversal qui existe aussi bien en Suisse qu’en Europe, ou au Nord et au Sud.

Q : Le féminisme et l’équité planétaire seraient donc les deux faces d’une même médaille ?

MC : Sans aucun doute. On ne peut pas les séparer. Selon mon expérience personnelle, si nous proclamons la justice sociale, nous devons obligatoirement intégrer le féminisme dans la lutte contre tous les types de discrimination. Quant à la relation Nord-Sud, dans les pays dits « pauvres » ou « en développement », une part essentielle des grands sacrifices quotidiens retombe sur les épaules des femmes.

En Suisse, nous vivons, entre autres, le phénomène de la précarisation des femmes, qui motive, par exemple, la lutte pour l’équité salariale. Un exemple significatif en est la mobilisation nationale du 22 septembre dernier. Dans le Sud, ce sont les femmes qui relèvent les défis essentiels, assurant souvent la survie de toute la famille. Ce sont elles les principales actrices de leurs propres revendications et les artisanes de batailles quotidiennes très diverses…

Q : Faire face à tout type de discrimination implique une vision large et intégrative du féminisme. Si large qu’elle inclut aussi les hommes ?

MC : Oui. En effet, les hommes jouent un rôle important. Ils doivent être associés à cette lutte commune pour une société plus juste, solidaire et non discriminatoire. Il faut leur expliquer, les convaincre, leur montrer les avantages de l’équité. Ce nouveau modèle de société doit être construit par nous tous ensemble.

Q : Défis mondiaux communs… En tant que co-présidente de l’AMCA – ONG présente dans le Sud – comment cette perspective de genre se retrouve-t-elle dans l’activité quotidienne de votre organisation ?

MC : Il y a beaucoup de manières et d’exemples. Nous venons d’actualiser la Charte des principes de l’AMCA en renforçant la perspective de genre. En outre, si nous examinons la structure elle-même, nous constatons qu’il y a essentiellement des femmes au sein du secrétariat où elles jouent un rôle central dans l’activité de notre organisation. Le comité comporte une bonne participation féminine et nous sommes deux co-présidentes. Les femmes sont également nombreuses au sein des coopérant-e-s et praticien-ne-s suisses du développement qui ont travaillé et travaillent aujourd’hui dans le Sud. Dans tous les projets que nous soutenons (la plupart dans les domaines de la santé et de l’éducation), nous essayons de faire en sorte qu’il y ait une claire perspective de genre, avec les rôles centraux attribués aux femmes. Cette priorité féminine est au cœur de l’AMCA.

Q : Avez-vous reçu d’importantes contributions de partenaires du Sud concernant la perspective de genre ?

MC : Bien sûr. J’aimerais vous donner quelques exemples. Signalons d’abord toute la contribution des promotrices historiques de projets tels que la Maison de Maternité de Matagalpa (Casa Materna), au Nicaragua. Nous leur avons rendu visite en avril de l’année dernière. Nous étions cinq femmes du comité de l’AMCA, accompagnées de nos filles et fils, âgé-e-s de 6 à 13 ans. Ce fut une expérience émouvante. Nous avons découvert la conviction et la fierté de ces femmes, lorsqu’elles nous ont affirmé leur droit de connaître des naissances sans danger et de ne pas risquer de mourir en couches. Leur profonde sagesse empirique, leurs convictions de vie et leur combat des années durant pour cette maison de Maternité, un concept maintenant repris par l’Etat dans différentes régions du pays, nous ont emplies d’admiration.

D’autre part, nous avons rencontré de jeunes professionnelles de la santé – médecins, infirmières, psychologues – avec de hauts niveaux de responsabilité dans le système national de santé. Elles nous ont fait part, avec beaucoup de conviction également, de leurs connaissances, de leurs projets et priorités, en se basant sur le droit fondamental de la population à la santé et à l’accès aux plans de prévention et de soins. Sans sous-estimer, en outre, l’apport en connaissances et expériences transmises par les femmes des pays d’Amérique centrale qui ont joué un rôle capital dans les projets que l’AMCA a soutenus et continue à soutenir.

Q : En ce qui concerne la perspective de genre, quelle est la principale leçon apprise durant ces plus de 30 ans d’existence de l’AMCA ?

MC : Il ne fait aucun doute que chaque projet doit inclure une composante genre. Même si ces projets sont très spécifiques, la perspective de genre ne peut jamais être omise.

Q : Une réflexion finale…

MC : Je voudrais souligner l’importance de la coopération et de la solidarité internationales. C’est un fil rouge dans mon activité politique. Il faut le comprendre de deux façons : ce que nous pouvons apporter et ce que nous recevons de cet échange permanent avec nos partenaires du Sud, qui est énorme. En 2019, la coopération et la perspective de genre seront au centre de mon activité en tant que présidente du Conseil national.

Sergio Ferrari, en collaboration avec la Revue PRAXIS, de la plateforme UNITE

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