Le Brésil, un destin incertain

Traversé par une crise politique et institutionnelle notoire, harcelé par la pandémie qui compte à ce jour près de 470’000 personnes infectées – avec la ville amazonienne de Manaus en totale débâcle sanitaire – le Brésil est sous la loupe de la communauté internationale. Cela non seulement à cause des centaines de décès – le chiffre dépasse les 29’000 morts au 31 mai – mais aussi en raison des politiques officielles de négligence sociale extrême.

« Les politiques d’austérité au Brésil mettent des millions de vies en danger », dénoncent deux personnalités des Nations Unies, dans un communiqué percutant (https://news.un.org/es/story/2020/04/1473622) récemment publié à Genève. Juan Pablo Bohoslavsky, expert indépendant des droits humains en Argentine, et l’Australien Philip Alston, rapporteur spécial sur l’extrême pauvreté, constatent que le système de santé du Brésil est surchargé et ne protège pas le droit à la santé et à la vie de millions de citoyens. Ils recommandent l’abrogation de l’amendement constitutionnel de 2016, contraire au droit international des droits humains.

Cet amendement, adopté par le Congrès en décembre 2016, a imposé un plafond aux dépenses publiques du Brésil pour les vingt prochaines années. À titre d’exemple, selon les experts, seulement 10 % des municipalités brésiliennes possèdent des lits de soins intensifs. Actuellement, le Système de Santé Unique ne dispose même pas de la moitié des lits d’hôpitaux recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

« Les États du monde entier devraient construire un avenir meilleur pour leurs populations, et non des fosses communes », affirment les deux experts. Ils insistent sur le fait que « les réductions budgétaires du gouvernement ont violé les normes internationales des droits humains », notamment les droits à l’éducation, au logement, à l’alimentation, à l’eau et à l’assainissement, ainsi que l’égalité des sexes. Selon eux, « l’épidémie de COVID-19 a amplifié les effets négatifs » de cette politique de réduction des dépenses publiques. 

Encore une prise de position rhétorique de la communauté internationale ou un sévère avertissement ? On peut surtout déduire du ton de la critique une colère croissante contre l’imperméabilité de l’administration brésilienne, depuis longtemps sourde aux suggestions des organisations internationales.

Comment en est-on arrivé là ?

En août 2018 déjà, un groupe d’experts des Nations Unies – dont Bohoslavsky lui-même – avait exprimé dans une déclaration critique que « le Brésil doit placer les droits humains au-dessus de l’austérité ». Ces experts ont souligné l’augmentation des taux de mortalité infantile, pour la première fois en 26 ans, dans le contexte de l’épidémie de Zika et de la crise économique (https://www.ohchr.org/en/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=23426&LangID=E).

« Les personnes vivant dans la pauvreté et autres groupes marginalisés souffrent de manière disproportionnée des mesures économiques sévères, dans un pays qui avait auparavant donné l’exemple de politiques progressistes pour réduire la pauvreté et promouvoir l’inclusion sociale », ont-ils déclaré. A cette période, le pays était dirigé par Michel Temer, arrivé au Palais Planalto de Brasilia deux ans plus tôt, après la destitution parlementaire de Dilma Rousseff. Cette destitution, avec l’apparence d’un coup d’État institutionnel, avait mis fin brutalement à treize ans de gouvernement par le Parti des travailleurs, d’abord avec Lula da Silva et ensuite avec Dilma Rousseff.

Ce document souligne encore que certaines décisions de politique financière et fiscale de ces dernières années affectent des droits humains essentiels. Cette situation amplifie les inégalités préexistantes, a expliqué le panel des Nations Unies, qui comprenait également le Brésilien Léo Haller (droits humains et eau), la Croate Ivana Radacic (discrimination à l’égard des femmes), la Turque Hilal Elver (alimentation), la Canadienne Leilani Farha (droit au logement), le Burkinabé Koumbou Boly Barry (éducation) et le Lituanien Dainius Puras (santé physique et mentale).

Selon l’analyse effectuée à l’époque, les femmes et les enfants étaient parmi les plus touchés par l’ajustement structurel en cours. C’était également le cas pour les personnes d’origine africaine, les populations rurales et celles qui vivent dans des zones d’habitations informelles. Le document ajoute que le Brésil, qui se battait contre la faim et la malnutrition, a vu depuis d’importantes politiques de sécurité alimentaire être révoquées. Dans le domaine du logement, « l’important programme Mi Casa, mi Vida a subi des réductions drastiques ». En ce qui concerne l’eau et l’assainissement, le budget a été réduit d’un tiers.

La sécurité alimentaire menacée

« Dans un avenir proche, le coronavirus laissera un terrible fardeau à notre société : le scénario de la pauvreté, du manque d’emploi et du manque d’accès aux aliments de base s’aggravera. Il sera difficile pour les gens de vivre de manière digne », déclare Djalma Costa, défenseur des droits humains, également impliqué dans la gestion d’un centre de défense des enfants et des adolescents dans la banlieue d’Interlagos et responsable du programme de l’ONG suisse E-CHANGER. « La crise mondiale en général, et celle de mon pays en particulier, est sans précédent. Elle aura un impact énorme sur la vie des plus pauvres qui vivent déjà en marge. Je pense que la sécurité alimentaire sera la principale préoccupation dans un avenir proche. De plus, la santé de l’ensemble de la population brésilienne sera affectée. Il est difficile de prévoir toutes les maladies qui augmenteront à cause de cette situation, ajoute-t-il. « Sans parler de l’impact sur la santé mentale de la population. Cette crise sanitaire et ses corollaires continueront à tuer de nombreuses personnes ».

Djalma Costa ajoute que, en plus de cette crise sanitaire et sociale, « le pays manque d’un leadership national fiable et à la hauteur des défis imposés par cette situation. Le président Jair Bolsonaro se comporte comme un ennemi du peuple. Il agit constamment contre les autorités des États et du District Fédéral dans leur lutte contre la pandémie. Sa politique à l’égard des peuples indigènes est épouvantable. Les informations qui filtrent au sujet de l’impact du virus en Amazonie – à Manaus en particulier – sont effrayantes. De plus, l’aide financière aux plus pauvres a mis du temps à se concrétiser et une banque de données efficace n’a pas été créée afin d’atteindre ceux qui en ont le plus besoin », explique le leader social.

Des signes d’espoir ? À ce stade, tout est très relatif, répond Djalma Costa. « Mon optimisme repose sur la capacité des gens à repartir à zéro et à se réinventer, même si pour l’instant le découragement a un impact énorme sur de larges secteurs de la société ». S’il y a une chose qui nous encourage, conclut-il, c’est de penser « que là, à l’horizon, la lutte continuera d’être notre compagne quotidienne ».

Sergio Ferrari

Traduction Rosemarie Fournier

 


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