Le ton monte entre les ONG locales et internationales

 
GENÈVE, 26 octobre 2015 (IRIN) – Le débat au sujet de la réforme du système humanitaire est une question d’argent, de principes et de changement institutionnel. Mais pour de nombreuses organisations concernées, ces questions se résument à une chose : le pouvoir — et, pour les organisations locales en particulier, la réticence des organisations internationales à leur en laisser la moindre part. 

Une certaine tension régnait depuis longtemps entre les grandes organisations non gouvernementales (ONG) internationales occidentales et les plus petites associations locales qui souhaitent jouer un rôle plus important dans les interventions d’urgence. Mais le ton est monté publiquement lors d’une conférence internationale organisée dernièrement à Genève.

Des consultations qui se sont tenues dans le monde entier en vue du Sommet mondial sur l’action humanitaire de l’année prochaine, le plus grand effort de ces dernières décennies pour réformer le mode de distribution de l’aide humanitaire, est ressortie une recommandation : placer les personnes touchées et les organisations locales au coeur d’un nouveau modèle d’intervention humanitaire.

La synthèse récemment publiée, qui récapitule les conclusions des réunions qui ont rassemblé plus de 23 000 personnes, est formelle : le transfert de pouvoir vers les acteurs locaux n’est pas seulement nécessaire, mais impératif. 

« Le système actuel reste en grande partie fermé et déconnecté […] d’un éventail d’acteurs de plus en plus large », peut-on lire dans le rapport. « Il est considéré comme obsolète. » 

Lors de la consultation mondiale qui s’est tenue à Genève dernièrement et qui était la dernière avant le Sommet, les discussions sur ce que signifie le terme « localisation » dans la pratique ont fait apparaître des clivages. Des participants ont même crié au « néocolonialisme ».

« Préparez-vous à des situations inconfortables »

C’est Degan Ali, directrice d’African Development Solutions (Adeso), une ONG basée dans la Corne de l’Afrique, mais aussi immatriculée au Royaume-Uni et aux États-Unis, qui a mené la charge au nom des ONG du Sud. 

« Les ONG du Sud demandent un accompagnement plutôt que des directives », a-t-elle dit à un auditoire composé de représentants de gouvernements, de fonctionnaires des Nations Unies et d’humanitaires. « Préparez-vous à des situations inconfortables. »

Mme Ali a dit qu’un groupe d’ONG locales avait l’intention d’avancer dans la mise sur pied d’un réseau d’ONG du Sud en faisant pression pour la création d’un fonds commun géré par les ONG du Sud et ayant pour objectif l’allocation de 20 pour cent de tous les financements de l’aide humanitaire aux organisations locales. Un document d’une page soulignant leurs propositions (voir photo ci-dessous) a circulé appelant, entre autres, au paiement d’une indemnité par les organisations internationales qui débauchent du personnel local et à une prise en charge de leurs frais généraux.  

Photo: Ben Parker/IRIN
Une proposition diffusée par des ONG du Sud défendant un système humanitaire plus équitable et digne a circulé à la réunion de Genève

 

D’après Development Initiatives, sur les quatre milliards de dollars de financement des ONG en 2014, plus d’un tiers (1,4 milliard) a été alloué aux dix plus grandes ONG internationales, dont beaucoup sont devenues des mastodontes qui — comme les agences des Nations Unies — sous-traitent des partenaires locaux.  

L’idée d’un réseau d’ONG du Sud n’est pas nouvelle et plusieurs ONG internationales se sont déjà engagées à leur laisser 20 pour cent de leurs financements d’ici 2020, dans le cadre d’un projet appelé Charter4Change. Mais Mme Ali et ses collègues profitent du Sommet pour faire monter les enchères sur leur idée d’être financés directement et pour faire entendre leur perception de la manière dont les organisations internationales les traitent. Ils ont même pointé directement du doigt des grands consortiums d’ONG comme le Conseil international des agences bénévoles et InterAction. 

« Nous faisons partie de ces regroupements, mais nos problèmes sont marginalisés et on ne nous écoute pas », a dit Smruti Patel, conseillère du réseau d’Adeso. « Les organisations du Sud sont capables de s’exprimer par elles-mêmes sur ce qui les concerne. Dans les prises de décisions, les Nations Unies et les ONG [internationales] adoptent une politique coloniale. »

Selon Adeso, la colère des organisations locales ne se limite pas à des détails administratifs. Aux dires de Mme Patel, elles en ont assez d’être soupçonnées de corruption, d’être qualifiées de partenaires tout en faisant office de sous-traitantes, de faire partie d’un système qui ne couvre pas leurs frais généraux et qui débauche leur personnel pour ensuite remettre en doute leurs capacités. « Ils se servent de nous. Il ne s’agit pas de partenariats. Les ONG internationales sont les seules responsables de ce ressentiment et de cette colère ».

« Lorsque les ONG internationales s’expriment, on les considère comme étant simplement franches. Lorsque nous le faisons, on nous accuse d’être agressifs. Cela me rappelle mon expérience du racisme. »

Un parti pris contre les ONG internationales ? 

Joel Charny, vice-président d’InterAction pour les politiques et pratiques humanitaires, admet que « le ressentiment et l’impression de mise à l’écart et de mauvaises relations avec les organisations de la société civile locales ne sont pas sans fondement. »
Mais, comme d’autres, il s’est senti excédé et blessé par la position des ONG locales.  

« Il y a un parti pris très fort contre les ONG internationales et je pense qu’il est complètement faux et contreproductif », a dit M. Charny à titre personnel. 

Selon lui, la consultation de Genève, qui a attiré plus d’un millier d’acteurs de l’humanitaire de différents secteurs, s’est caractérisée par une certaine orthodoxie, des platitudes et une marginalisation des ONG internationales plutôt que locales.
« Nous faisons partie de ces regroupements, mais nos problèmes sont marginalisés et on ne nous écoute pas »
« Les organisateurs de [cet évènement] ont pipé les dés pour favoriser une certaine vision de la localisation. »

Le secrétariat du Sommet mondial sur l’action humanitaire a dit que ces accusations n’étaient pas fondées et a souligné que de nombreuses ONG internationales s’étaient engagées en faveur de la localisation, à la fois publiquement et dans leurs soumissions au processus. Mais il ne fait aucun doute que des organisations locales, qui se sont engagées dans le processus en vue du Sommet avant les organisations internationales, sentent que le Sommet leur offre une plate-forme d’expression et qu’elles sont déterminées à profiter de l’occasion.

Elles disent explicitement qu’aucune réforme humanitaire n’est possible sans mettre un terme à ce qu’elles considèrent comme une discrimination institutionnalisée.

Les ONG internationales voient en revanche cela comme un dangereux égarement. « Avec les difficultés [auxquelles les humanitaires sont confrontés aujourd’hui], l’enjeu central est-il de débattre du caractère néocolonial des ONG internationales ? » a demandé M. Charny.

Gareth Price-Jones, coordonnateur en politique humanitaire de CARE, n’est pas le seul à affirmer que les « consultations ont réaffirmé que notre modèle est bon » et que « notre difficulté c’est la livraison. »

D’autres estiment que les ONG peuvent mieux influencer le processus de réforme en restant unies et en s’exprimant d’une seule et même voix. 

Examen de conscience

De nombreuses ONG locales voient cependant dans ce point de vue une domination internationale occidentale déterminée à maintenir sa présence — tout en faisant semblant de s’intéresser à l’idée de la localisation. Mme Patel est catégorique : ses collègues et elle ne considèrent plus comme une option une éventuelle réforme menée par un consortium d’ONG piloté par l’Occident. « Depuis combien de temps InterAction existe-t-il ? Soixante ans ? Ils ont prouvé qu’ils ne pouvaient pas nous représenter. »

Le débat soulève des questions fondamentales sur le rôle des ONG internationales et frise la crise existentielle. 

« Le Sommet a obligé certaines ONG internationales à réfléchir à leur valeur ajoutée », a dit le représentant d’une de ces ONG. « Le Sommet mondial sur l’action humanitaire a fait ressortir un grand nombre de réflexions, pas seulement des paroles […] Si cela fait 50 ans que vous travaillez avec des partenaires [dans un pays], pourquoi avez-vous toujours un bureau ? »   

Malgré toutes les discussions à ce sujet, de nombreuses organisations ne savent cependant toujours pas exactement ce qu’implique la localisation. Elles s’inquiètent également des conséquences indirectes de leur retrait du terrain. Elles craignent qu’il leur soit ensuite plus difficile d’y retourner en cas de nécessité et qu’elles ne soient plus capables de véritablement défendre la cause des personnes dans le besoin. 
« L’aide doit être aussi locale que possible et aussi internationale que nécessaire »
« Notre légitimité vient des services que nous offrons », a dit M. Price-Jones. « Si vous cherchez à vous défaire d’une activité au niveau local, pourquoi pas, mais quelle légitimité avez-vous à l’échelle mondiale ? » 

Les difficultés de la mise en place du réseau proposé par Adeso et autres sont complexes et il n’est pas évident que les bailleurs de fonds souhaitent soutenir pleinement un tel fonds commun. Une augmentation du financement des organisations locales (du 0,2 pour cent estimé actuellement à l’objectif de 20 pour cent proposé par Adeso) nécessiterait à elle seule un changement radical du comportement des bailleurs de fonds. 

Bataille de nourriture 

Pour certains, ce débat s’apparente à une « bataille de nourriture », pour reprendre les mots d’un bailleur de fonds. 

Jeremy Konyndyk, chef de l’Office of Foreign Disaster Assistance américain, a publié un billet sur Tweeter reprochant aux ONG nationales de passer trop de temps à descendre en flammes les ONG internationales et les Nations Unies au lieu de proposer une nouvelle vision de leurs rôles respectifs et complémentaires et de leur valeur ajoutée. Ce ne devrait pas être un « jeu à somme nulle », a-t-il dit (et le débat sur Twitter s’est poursuivi depuis).  

À Genève, les ONG internationales ont reconnu cette difficulté. « L’aide doit être aussi locale que possible et aussi internationale que nécessaire », a dit Ian Ridley, directeur de World Vision, dans un discours de clôture. « Nous, les membres de la communauté des ONG internationales, sommes prêts à participer à ce changement. »

Mais pour Adeso et les organisations à ses côtés, il n’y a pas de retour en arrière possible. 

« On ne peut pas apprendre à quelqu’un à nager puis lui interdire l’accès à la piscine ! Ce n’est pas une position de négociation », a dit Mme Patel. « C’est un véritable processus. »

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