Leonardo Boff: le Synode pour l’Amazonie, « transcendant » pour l’Eglise

L’Assemblée spéciale du synode des évêques pour l’Amazonie se tient au Vatican du 6 au 27 octobre 2019 sur le thème «Amazonie: nouveaux parcours pour l’Eglise et pour une écologie intégrale». C’est «un évènement transcendant pour l’avenir de l’Eglise», affirme le Brésilien Leonardo Boff, l’un des pères fondateurs de la théologie de la libération.
Dans une interview accordée au journaliste Sergio Ferrari (*), le penseur et activiste social brésilien Leonardo Boff voit dans cet important événement une consolidation de la position de l’Eglise face à la problématique écologique complexe et de plus en plus actuelle. Et, aussi, un espace de réflexion sur les changements significatifs au sein même de l’institution.

Q: Entre le 6 et le 27 octobre, le Synode pour l’Amazonie se tiendra à Rome. Quelle est votre vision de l’importance de cette convocation du Vatican?

Leonardo Boff: Je vois cela comme une occasion unique pour le pape François de susciter les changements que le centre du pouvoir religieux au Vatican n’a jamais pu faire. En premier lieu, il faut souligner le caractère synodal de la réunion, c’est-à-dire que les décisions dépendent de tous les participants, y compris des peuples indigènes. Le texte est clair: il ne s’agit pas de convertir les cultures, mais de les évangéliser, pour qu’une nouvelle Eglise naisse, avec un visage autochtone, avec sa sagesse ancestrale, avec ses rites et ses coutumes.

Dans ce contexte, il sera débattu de l’opportunité d’ordonner des personnes mariées et indigènes qui vivront avec ces communautés. Il faudra aussi définir un ministère officiel pour les femmes. Certains évêques proposent de ne pas se référer aux «viri probati» (ordination d’hommes mariés d’un certain âge ayant fait leurs preuves au plan humain et pastoral, ndlr) mais aux «personae probatae» (ce qui inclut les hommes et les femmes), avec la possibilité d’un ministère pour les femmes.

Q: Il ne manque pas de secteurs conservateurs dans la hiérarchie de l’Eglise qui, dès avant le début du Synode, élèvent déjà la voix contre certains contenus importants qui vont être débattus…

LB: Ceux qui, en Europe et aux Etats-Unis, accusent le pape d’hérésie à la suite de certains passages dans le texte de préparation du Synode sont les mêmes qui sont otages du paradigme européen, oubliant que le christianisme d’aujourd’hui est né de l’incorporation des cultures grecque, latine et germanique. Pourquoi ne pas permettre à nos peuples de faire la même chose?
Derrière les accusations visant le pape se cache une question de pouvoir. Ceux qui l’accusent n’acceptent pas l’émergence d’un autre type d’Eglise, d’Eglises plus engagées et plus nombreuses, avec leurs théologies et leurs liturgies. Enfin, il est important de rappeler qu’avec 62% des catholiques dans le monde, les fidèles des Amériques sont majoritaires, alors que les Européens n’en représentent plus que le 25%.
Il y a ici une véritable «ecclésiogenèse», la naissance d’une véritable Eglise, catholique et avec un autre visage. (Leonardo Boff se réfère ici à son livre «Eclesiogênese. As comunidades de base reinventam a Igreja», Petrópolis, 1977 – »Ecclésiogenèse, les communautés de base réinventent l’Eglise», ndlr). Certains cardinaux – notamment deux Allemands et un Nord-Américain qui se sont prononcés publiquement – n’acceptent pas un tel renouveau. Ils veulent maintenir l’hégémonie de l’Eglise catholique romaine, aujourd’hui agonisante et peu irradiante dans le monde.
Le pape François représente ce nouveau type d’Eglise, avec une autre vision de l’exercice du pouvoir sacré, simple et évangélique, ne mettant pas l’accent sur les doctrines et les dogmes, mais sur la rencontre vivante avec Jésus. En assumant son exemple, parce que, dit-il, Jésus est venu nous apprendre à vivre l’amour inconditionnel, la solidarité, la compassion, l’ouverture totale à «Dieu-Père» (à «Tata Dios», expression latino-américaine, ndlr).

Q: Une vision de proximité, d’un chemin commun, renforcée par le fait que ce Synode donne la priorité à l’Amazonie, une région très sensible dans l’ensemble des équilibres écologiques planétaires et, aujourd’hui, extrêmement menacée…

LB : Oui… Le pape a choisi l’Amazonie parce qu’il connaît son importance pour l’équilibre de la Terre et pour la destinée commune Terre-Humanité. L’Amazonie a un rôle décisif pour l’avenir de la vie. C’est pourquoi il a voulu que le Synode se tienne à Rome, pour que toute l’humanité puisse accompagner les discussions et prendre conscience de la grave crise traversée par le système-Terre et le système-Vie.

Q: Participerez-vous à ce Synode?

LB: Je ne suis pas invité. Je suis une personne controversée pour beaucoup d’évêques, malgré tout l’appui que j’ai donné au pape François et le soutien que j’ai personnellement reçu de sa part. Toutefois, je collabore avec des textes, certains envoyés directement au pape et d’autres au groupe amérindien (articulation de plusieurs groupes de l’Eglise latino-américaine) qui sera présent à Rome.

Q: Le Synode est-il un pas intelligent, «opportuniste», de l’Eglise catholique romaine, face à la gravité de la situation environnementale ou bien s’agit-il, avant tout, d’un moyen de rattraper le temps perdu dans la défense écologique de la terre?

LB: L’Eglise catholique s’est finalement réveillée pour s’ouvrir au problème écologique intégral que le Conseil œcuménique des Eglises (COE) à Genève avait déjà soulevé dans les années 1970, avec la devise: Justice, Paix et Sauvegarde de la Création (JPSC). L’encyclique Laudato si’ de 2015 sur l’attention à porter à la Madre Tierra (la Terre Mère) représente ce tournant de l’Eglise catholique. Ce n’est pas un texte réservé aux chrétiens, il est adressé à toute l’humanité.
Cette encyclique ne se réduit pas non plus à une écologie verte: elle défend une écologie intégrale, couvrant l’environnement, le social, le politique, le culturel, le quotidien et le spirituel. Avec ce texte, le pape François prend une position ferme dans la discussion mondiale sur l’écologie. Jusqu’à présent, les Eglises étaient plus un problème qu’une solution pour la situation de la planète. Aujourd’hui, elles offrent, par leur richesse spirituelle, une contribution de grande qualité. (cath.ch/sf/be)

Sergio Ferrari*, en colloaboration avec cath.ch et cooperaxion

https://www.cath.ch/newsf/leonardo-boff-le-synode-pour-lamazonie-transcendant-pour-leglise/

(*) Sergio Ferrari est ancien responsable de la communication de l’ONG E-CHANGER à Lausanne, collaborateur du quotidien Le Courrier à Genève et correspondant pour plusieurs publications en Amérique latine.


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