Les prisons européennes de la CIA : la piste suisse

Le secret rendu public
 

Theodora Peter et Sergio Ferrari*
 
Mercredi 5 avril 2006, un rapport détaillé d’Amnesty International dénonçait les milliers de vols organisés par les services de renseignements états-uniens «Central Intelligence Agency» (CIA) entre 2001 et 2005. Ces vols, violant divers espaces aériens, utilisaient impunément des aéroports européens, parmi lesquels Zurich et Genève. La «restitution» (transfert) de personnes soupçonnées d’activités terroristes est le principal objectif de ces vols illégaux vers la torture. Cette dénonciation faite par Amnesty International survient un peu moins de trois mois après que les journalistes suisses Beat Jost et Sandro Brotz aient dénoncé dans le «Sonntagsblick», preuves à l’appui, l’existence de prisons clandestines de la CIA en Europe – en Pologne et en Roumanie notamment. Ces révélations sont à l’origine d’un tremblement de terre médiatique qui secoue encore l’opinion publique mondiale. Nous publions une entrevue avec les deux journalistes de l’hebdomadaire suisse-allemand, qui  éditent cette semaine un ouvrage sur cette affaire: «CIA-Gefängnisse in Europa. Die Fax-Affäre und ihre Folgen» (Les prisons de la CIA en Europe: l’affaire du fax et ses conséquences), avec une analyse du conseiller aux Etats tessinois Dick Marty.
 
 
L’affaire du fax secret dévoilée par le ,Sonntagsblick » a fait des grandes vagues. Comment avez-vous vécu ce moment?
 
J: magnifiquement astreignant, captivant et excitant.
B: unique, intensif et fou
 
N’avez-vous pas subi une énorme pression en tant que journalistes?
 
J: bien sûr qu’il y a eu des pressions du Conseil féderal et de l’armée. Mais nous y avons résisté d’autant plus volontiers que notre rédacteur en chef Christoph Grenacher nous couvrait entièrement. Ces réactions nerveuses prouvaient bien que le fax égyptien était premièrement vrai et deuxièmement politiquement explosif.
 
Pourquoi si explosif? Certaines critiques disent que le fax est insignifiant?
 
B: Le Conseil fédéral aimerait bien que ce soit le cas, mais les faits sont différents. Par le Ministère des affaires étrangères égyptien, un Etat a confimé officiellement pour la première fois l’existence des prisons de la CIA. De plus, ce document secret dévoilé par le « Sonntagsblick » montre que le gouvernement suisse était au courant depuis des mois.
 
Le Conseil fédéral en sait-il plus que ce qu’il avoue?
 
J: Nous en sommes convaincus. Par le système d’écoute satellite ,Onyx », le service secret suisse dispose d’installations d’écoute et de reconnaissance onéreuses et performantes. Si les agents du DDPS n’en obtiennent pas davantage, il faut y couper court tout de suite. Je souscris au propos du président de la délégation des Commissions de gestion (DélCdG)(1), le conseiller aux Etats UDC zurichois Hans Hofmann, qui affirme que le fax égyptien est une pièce de la mosaïque. Le Conseil fédéral disposerait d’encore bien plus d’informations sur cette affaire.
 
Et pourquoi le gouvernement ne l’assume-t-il pas?
 
B:Parce que ça le gêne de reconnaître que la Suisse espionne d’autres Etats. Et surtout, Berne craint de se fâcher avec l’administration Bush. C’est pourquoi le Conseil fédéral a tenté de dévier du vrai thème en engageant toute l’artillerie de sanctions de la Justice militaire et du Ministère public de la Confédération contre nous. Pour le reste, il s’est comporté selon le dicton « ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire », indigne d’une démocratie.
 
Y a-t-il aussi eu des réactions positives, des témoignages de solidarité?
 
B: Oui, en particulier de l’étranger. Des journalistes du monde entier ont appelé pour vérifier si nous risquions bien cinq ans de prison. Même l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ou, Reporters sans frontières » ont écrit en notre faveur au Conseil fédéral. Dans mon entourage, on m’a déjà proposé d’innombrables limes, afin de pouvoir m’évader de prison…
 
Les médias suisses n’ont retracé l’affaire que timidement. Comment expliquez-vous cela?
 
B: Il est vrai que beaucoup de médias ont repris la vision officielle, à l’exception du ,Tages Anzeiger » ou de la ,Basler Zeitung ». Même la télévision alémanique, qui avait raté la coche, a ensuite repris le sujet. Par contre, les hebdomadaires, Weltwoche » ou ,Facts », se sont montrés dénigrants. Nous affrontons sereinement. Comme dit volontiers mon collègue Jost: la jalousie est la forme suprême de la reconnaissance.
 
Les partis politiques ont aussi réagi avec beaucoup de retenue…
 
J: de retenue? L’UDC nous a tout de suite accusés d’être des « traîtres à la patrie » et une honte pour le pays ». Des parlementaires de l’UDC et du PRD se sont activés pour minimiser le sujet. Quant au PS, il est resté muet puisqu’il devait ménager ses conseillers fédéraux directement impliqués. Seuls les Verts Jo Lang, Franziska Teuscher et Daniel Vischer ont exercé une réelle pression au parlement et dans les commissions.
 
Une motion parlementaire exige l’abolition de l’article 293 du Code pénal suisse  qui sanctionne la publication de débats officiels secrets. Cela suffit-il à votre avis?
 
J: l’article 293 doit disparaître, c’est clair. L’ancien ministre de la Justice Arnold Koller le qualifiait déjà de vieillerie. Mais la Justice militaire doit aussi disparaître. Cette justice extraordinaire est une relique de la deuxième Guerre mondiale. Elle n’a plus de raison d’être, et surtout pas dans le domaine civil, comme pure machine de répression contre la liberté de la presse.
 
On entend parfois que peu de journalistes s’engagent pour la protection des sources dans notre pays parce que le journalisme d’enquête n’y est presque plus exercé. Qu’en pensez-vous?
 
J: Il est très grave que la justice puisse poursuivre les journalistes et probablement aussi les espionner, sans que quiconque proteste. Nous ne sommes pas les seuls concernés. Urs Paul Engeler de la « Weltwoche », Henry Habegger du « Blick », Johann Aeschlimann du « Facts » ou des journalistes du « Temps » sont également dans le collimateur de la justice.
 
B: Chaque journaliste devrait s’engager contre ces méthodes de fouinage. Ce qui est pratiqué ici depuis des années met en danger le statut de la profession en général et ne doit pas être accepté. L’Etat essaie ainsi d’entraver le journalisme critique. Plus d’un journaliste dans ce pays se contente de traîner d’une conférence à l’autre. Ce n’est pas ma conception de ce métier. Et indépendamment de la situation concurrentielle, les éditeurs devraient aussi s’engager ensemble contre cette chasse aux journalistes.
 
Vous venez de publier un livre sur cette affaire. Dans quel but? Vous défendre?
 
B: Il ne s’agit pas de nous, mais du fait que des prisons secrètes de la CIA ont été ou sont encore exploitées au 21è siècle, sur sol européen. Le continent entier est impliqué dans ce scandale, selon l’enquêteur spécial du Conseil d’Europe Dick Marty. Il s’agit ici d’un gros scandale, qui même en Suisse – l’Etat dépositaire des conventions de Genève – – allait être balayé sous le tapis. Notre livre retrace le déroulement de l’affaire dans les coulisses du Conseil fédéral et des services secrets. Et nous dévoilons aussi comment nous sommes entrés en possession du document secret. Mais évidemment, nous ne livrons pas le nom de notre informateur.
 
(1) Qui a pour mandat de contrôler en détail les activités dans les
domaines de la sécurité de l’Etat et des services de renseignement.
 
* en collaboration avec le journal M/ Comedia
 

Sandro Brotz, né en 1969, était journaliste radio et TV. Depuis 2000, il travaille au ,Sonntagsblick », où il était responsable des informations et rédacteur en chef adjoint.
 
Beat Jost, né en 1954, était journaliste (Walliser Bote, Rote Anneliese), syndicaliste (GBI) et député socialiste en Valais. De 2001 à 2004, il a travaillé comme rédacteur économique au ,Blick »,. Depuis 2005, il est correspondant au Palais fédéral pour le « Sonntagsblick ».

 
 

LE LIVRE
 
«CIA-Gefängnisse in Europa. Die Fax-Affäre und ihre Folgen» (Les prisons de la CIA en Europe: l’affaire du fax et ses conséquences), avec une analyse du conseiller aux Etats tessinois Dick Marty
Orell Füssli Verlag, Zürich 2006, 176 pages, livre de poche


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