L’ONG peut-elle sauver le monde?

Il y a vingt ans déjà, le Centre tricontinental (CETRI), basé à l’université de Louvain-la-Neuve en Belgique, questionnait la légitimité des organisations non gouvernementales (ONG) en tant qu’acteur de changement social face à la déferlante néolibérale. En 2017, le centre d’études et de publication revient avec un nouvel ouvrage collectif sur le phénomène d’«ONGisation», soit l’imposition progressive de la figure de l’ONG comme vecteur privilégié de l’action collective pour le développement. Plutôt bien perçue, l’action des ONG a pourtant ses revers souvent méconnus selon le CETRI. Tour d’horizon avec Julie Godin, coordinatrice du livre et auteure d’une thèse récente qui touche à cette question1. Interview.

Dans quel esprit avez-vous travaillé?

Julie Godin: Nous nous sommes focalisés sur les dérives des ONG et les critiques les concernant; non pour les condamner, les résultats obtenus par certaines étant extraordinaires, mais pour mettre en évidence les risques auxquels elles sont soumises et les contradictions sur lesquelles elles peuvent travailler. En Belgique, ce secteur manque parfois d’introspection.

Vos principales critiques tournent autour de la dépolitisation de nombreuses ONG et de la modération de leurs revendications. Qu’est-ce qui explique ce phénomène?

Il y a d’abord la dépendance financière de la part de nombreuses ONG vis-à-vis de bailleurs, principalement publics, mais aussi privés, qui entraîne une perte d’autonomie politique. On peut alors observer des difficultés à assumer une démarche contestataire, à remettre frontalement en cause l’idéologie dominante et, de ce fait, un certain éloignement des préoccupations populaires. Il y a ensuite le rôle que certaines ONG jouent par rapport à l’Etat, nombre d’entre elles contribuant aussi à la privatisation des services publics en agissant comme sous-traitants de l’Etat, non sans instrumentalisation.

La professionnalisation managériale contribue également à ce phénomène. Pour répondre aux exigences des bailleurs publics, les ONG sont poussées à adopter un fonctionnement sur le mode de l’entreprise, à engager de plus en plus de techniciens, au détriment d’une réflexion sur le sens de l’action. Cela ne concerne bien sûr pas toutes les ONG mais principalement les grosses structures. Enfin, on constate la persistance de réflexes assistancialistes.

Votre livre fourmille d’exemples concrets…

L’un des textes montre le rôle des ONG en Palestine dans l’affaiblissement du mouvement de libération nationale au profit de l’amélioration des conditions d’existence immédiates. La tendance dans nombre d’ONG est d’apprendre à mieux vivre avec l’occupation plutôt que de lutter frontalement contre elle. Ces ONG sont très dépendantes des fonds des institutions internationales et des associations européennes, et leurs dirigeants constituent une nouvelle élite avec ses intérêts propres dans cette dynamique de «normalisation».

En Inde, Srila Roy révèle la domination des ONG dans le domaine du féminisme, à travers la demande croissante des bailleurs de fonds pour une expertise professionnalisée sur le genre que seules certaines organisations peuvent se permettre, menant à l’exclusion des mouvements de la base.

Dans certains pays, le travail des ONG contre la pauvreté arrange les dirigeants d’Etats corrompus qui de leur côté vident les caisses publiques en leur faveur au lieu d’œuvrer au bien commun. Est-ce que l’aide des ONG ne permet pas à ces régimes de se maintenir au pouvoir?

Effectivement. S’abstenir de toute revendication à caractère politique ou de plaidoyer comporte ce risque. On peut aussi pointer la porosité entre le marché du travail des ONG et ceux des secteurs public et privé: les militants devenus des personnalités par leur engagement dans les ONG quittent ces dernières pour la politique ou pour des postes importants dans les entreprises, et inversement.

Un des articles de votre ouvrage s’intéresse à la privatisation de la gestion de l’environnement par des ONG…

Alain Le Sann démontre comment les ONG ont tendance à se substituer purement et simplement aux Etats, avec l’aval de ces derniers qui n’hésitent pas à les financer pour mener des programmes de grande ampleur. En Amérique latine, entre 1990 et 2000, la montée en puissance du débat sur l’environnement s’est accompagnée d’une chute de 50% des fonds publics dédiés à sa conservation, les grandes ONG occupant ainsi l’espace laissé vacant, dans un climat général de privatisation des services publics.

De ce point de vue, elles doivent également être vues comme l’expression d’un manque de démocratie. Cet exemple ne doit cependant pas occulter les prises de conscience opérées au sein même des ONG et qui poussent certaines d’entre elles à faire pression pour un retour de l’Etat en tant que régulateur de l’activité économique et correcteur des inégalités sociales.

En quoi la délégation de tâches assumées normalement par les Etats à des ONG pose-t-elle problème?

Cela permet à l’Etat d’échapper à ses responsabilités, notamment en matière de santé et d’éducation. De plus, les ONG ne sont pas formellement obligées de répondre aux besoins et aux demandes de la population. Aussi, un individu ne peut formuler une réclamation à l’encontre des ONG.

Ainsi, dans des cas extrêmes, comme en Ouganda, certaines ONG en sont venues à être considérées comme des «appendices du gouvernement dont les programmes et le financement devraient être intégrés dans les plans gouvernementaux», comme l’indique Maria Nasali. Les ONG ne servent pas nécessairement les intérêts de la majorité.

Les ONG sont souvent présentées comme un vecteur de démocratie. Vous soulignez que la relation entre la société civile et la démocratie est à double tranchant…

Dans le cadre de la «bonne gouvernance» promue par les institutions internationales, la participation de la société civile est présentée comme un élargissement de la démocratie, alors même qu’elle vient parfois se substituer à la souveraineté populaire et au vote des citoyens.

Il n’est pas rare de voir de petits groupes de citoyens aux ressources importantes et disposant d’un accès privilégié aux sphères décisionnelles parvenir à imposer leurs intérêts particuliers à l’agenda politique.

De plus, la notion de société civile – parfois étendue jusqu’à inclure les multinationales – ne se limite pas aux seules ONG et ne doit donc pas occulter les enjeux politiques qui animent ces types d’acteurs divers et en conflit.

La logique paternaliste de certaines ONG du Nord a beaucoup été dénoncée par le passé. Y a-t-il eu des progrès ces vingt dernières années?

Oui, le travail de sensibilisation, la capitalisation des expériences, l’analyse des pratiques ont permis de remédier en partie à ce problème. La multiplication des ONG des pays du Sud et le renforcement de leurs compétences ont été un autre facteur positif à cet égard. Mais l’illusion de la supériorité du regard des acteurs du Nord sur ceux du Sud perdure.

Nous relevons aussi d’autres types d’améliorations, variables selon les ONG, les contextes, etc.: une meilleure coordination entre les acteurs, davantage de prise en comptes des opinions des populations et du contexte local dans une démarche d’appui, le renforcement de la capacité des «bénéficiaires» à se positionner comme des interlocuteurs, etc.

Dans le cadre de ma thèse, j’ai aussi pu observer les problèmes posés par les nombreux citoyens qui, par exemple de retour d’un voyage dans un pays du Sud, veulent créer leur propre initiative, souvent sans connaissances ou compétences spécifiques préalables, et qui, malgré eux, peuvent reproduire les erreurs des débuts. Ce qui questionne aussi les représentations qui ont cours dans l’opinion publique quant à un «humanitaire romantique» encore véhiculé par certaines ONG comme par les médias.

Que préconisez-vous?

Dans le livre, Thomas Gebauer propose aux ONG de développer un esprit critique par rapport à l’ambivalence de leur propre nature – à la fois visée démocratique et expression d’un manque de démocratie. Ensuite, l’adoption d’une position politique s’avère indispensable afin d’éviter tout détournement de leurs activités à mauvais escient. Troisièmement, les ONG doivent rechercher le plus d’indépendance possible afin d’être à même de cultiver un «désir de changement», ouvertement exprimé et partagé par des citoyens, organisations et mouvements engagés, ouvrant alors la possibilité de constituer un véritable contre-pouvoir.

Il faut aussi se rappeler leur légitimité originelle, ancrée dans les mouvements sociaux. Ce qui nous apparaît indispensable à l’heure où les inégalités sociales sont à leur paroxysme et où il ne convient pas seulement de réagir aux symptômes de la pauvreté mais d’affirmer et de concrétiser leur rôle dans la résistance au néolibéralisme.

Christophe Koessler,  Le Courrier

1. L’ouvrage collectif du CETRI a pour titre ONG, dépolitisation de la résistance au néolibéralisme?, série Alternatives Sud, Editions Centre tricontinental et Syllepse. La thèse de doctorat de Julie Godin en sciences politiques et sociales, déposée en 2016 à l’université de Liège et de Panthéon-Sorbonne à Pars, questionne la frontière entre professionnalisme et amateurisme dans le secteur associatif de la solidarité internationale.


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