Un ambitieux premier FSM du Nord

Par Benito Perez, Le Courrier, de Montréal

Cinq ans de rêve, trois de préparatifs, les promoteurs du Forum social mondial (FSM) de Montréal, au Québec, sont à bout touchant. La première plénière altermondialiste à se tenir dans un pays dit développé démarre cet après-midi en plein cœur de la métropole canadienne par un rassemblement de créativité citoyenne, puis par une grande marche de la solidarité Nord-Sud, suivie dans la soirée de plusieurs concerts gratuits. De mercredi à dimanche les assemblées militantes prendront le relais sans occulter pour autant le caractère culturel et festif que les jeunes organisateurs montréalais entendent imprimer à ce 12e FSM.

«Nous voulons contribuer à changer le monde mais également prouver que l’on peut être heureux dans celui-ci», lâche dans un grand sourire Carminda Mac Lorin, coordinatrice générale du FSM. La Québécoise d’origine afrocolombienne voit dans cette programmation plurielle et foisonnante un «message d’espoir», comme «un appel à remettre l’humain au cœur de nos préoccupations».

Son compère Raphaël Canet précise: «Nous misons sur la création de passerelles. Autant entre les personnes qu’entre les luttes et entre les peuples.» Pour le sociologue, l’objectif du Forum montréalais est de «dépasser la fracture Nord-Sud». «Les inégalités sociales progressent partout, créant du Sud au Nord et du Nord au Sud.» Du coup, les solutions à notre «mal-développement commun» peuvent aussi surgir des organisations de la société civile canadienne. «Ce FSM leur servira de tribune et d’espace pour nouer des relations avec les représentants des sociétés civiles étrangères», se félicite le co-coordinateur général.

Décloisonner

Ces passerelles impliquent aussi la mise sur pied d’un FSM aussi décloisonné que possible, dépassant largement le spectre estudiantin d’où proviennent la ­majorité des organisateurs. Par les événements populaires et festifs – expos, films, spectacles, concerts, espace enfants, etc. – qui lui sont associés, mais aussi par des débordements volontaires. Ainsi ce forum parallèle de théologie de la libération qui se délocalise sur territoire indigène pour débattre de décolonisation. Ou ces visites guidées du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), membre du réseau No Vox, à la découverte des quartiers populaires de Montréal. Ou encore ce «Hoodstock», conférence de la communauté noire de Montréal-Nord, jumelé avec le mouvement Black Matters Live par l’entremise du FSM. A noter également que le journal officiel du FSM est réalisé par Itinéraire, le périodique des sans-abris de Montréal.

Dans ce même élan d’ouverture, le forum canadien verra le retour massif des grandes conférences publiques rassemblant ténors et personnalités qui avaient marqués les premières éditions brésiliennes. Au programme, notamment: Naomi Klein, Richard Stallman, Henri Mintzberg, Mamadou Ndoye, Edgar Morin, Gilbert Achcar, ou encore Bertita Caceres, fille de la militante hondurienne assassinée. En revanche, Bernie Sanders, annoncé au programme, s’est décommandé hier.

Visas introuvables

Ces ambitions populaires seront-elles payées en retour? Les inscriptions semblent pour l’heure quelque peu décevantes. Les organisateurs peuvent s’appuyer sur les près de 15 000 préinscriptions sur Internet en provenance de 5000 organisations et de 125 pays. «Nous misons toujours sur le chiffre de 50 000 participants, et ce malgré la politique restrictive du gouvernement en matière d’accès au Canada», soutient Mme Mac Lorin.

En dépit de démarches entreprises dès l’an dernier, les visas ne tomberaient en effet qu’au compte-goutte. «Sur les demandes que nous avons appuyées, nous atteignons les 70% de refus!», s’étonne-t-elle. Parmi les quelque 250 échecs connus des organisateurs, des cas pourtant évidents tels que l’ancienne ministre malienne Aminata Traoré ou un important dirigeant syndical brésilien, Rogerio Batista. «Derrière le discours d’ouverture du gouvernement, la réalité du Canada est la même qu’en Europe: la fermeture des frontières», tranche la militante. Raphaël Canet renchérit: «On est face à une privatisation rampante de l’accès aux visas, les procédures étant si complexes et obscures qu’il faut de plus en plus faire appel à des intermédiaires spécialisés privés.»

Côté officiel, on rejette la faute sur les organisateurs, pas assez proactifs dixit le Ministère de l’immigration. D’autres estiment que les coûts prohibitifs d’un séjour au Canada expliquent bien davantage des préinscriptions décevantes. Reste que le succès participatif du FSM dépendra surtout de l’adhésion locale et des voisins étasuniens. Et là non plus, aucune certitude, malgré le soutien formel de quelque 300 organisations locales et de nombreux contacts établis chez le grand voisin.

Trop cher?

Pour Raphaël Canet, les frais d’inscription de 40 dollars canadiens (30 francs) pourraient faire hésiter certains Montréalais. «Les précédents forums étaient financés par la coopération internationale et pouvaient offrir la quasi-gratuité aux locaux, ce n’est pas notre cas», explique-t-il.

Montréal pourrait-elle avoir été un mauvais choix pour le FSM? «Non, bien au contraire», réagit le Brésilien Chico Whitaker, l’un des fondateurs du Forum à Porto Alegre, qui ne se dit pas surpris de cette timidité. «Le tiers-monde est encore très minoritaire au Canada, et la classe moyenne y demeure complice du marché mondial. Ce forum doit justement enfoncer un coin dans ces certitudes et réveiller les gens pour qu’ils s’aperçoivent que nos problèmes sont communs.»


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