Congo RDC: un pays sans Etat

Le pédiatre Bernard Borel a séjourné deux mois en Ituri, une province du nord-est de la République démocratique du Congo, dans le cadre d’un projet de Médecins sans Frontières.1 Il brosse le portrait d’un pays «à la fois fascinant et désespérant», dont la situation socio-sanitaire pâtit tant de la faiblesse des institutions que de l’omniprésence des intérêts étrangers.

La République démocratique du Congo (RDC) est un immense pays peuplé de plus de 85 millions d’habitants, soit autant que l’Allemagne, sur un territoire six fois plus grand, correspondant à plus de la moitié de l’Union européenne. Lorsque l’on se trouve en Ituri, province reculée du nord-est, Kinshasa, la capitale du pays, est bien loin: le voyage en avion coûte trop cher pour l’immense majorité des gens, et se dé-placer par voie terrestre puis fluviale – en empruntant le fleuve Congo – prend près de trois semaines. Difficile, selon où l’on vit, de développer un sentiment d’appartenance à un même pays, d’autant quand la langue parlée n’est pas la même partout. On peut ajouter que la monnaie nationale, le franc congolais, n’a plus cours dès que l’on s’approche de l’Ouganda voisin – le shilling ougandais et le dollar américain la remplacent.

Le budget 2020 de l’Etat congolais est de 10 milliards de dollars environ, soit l’équivalent de celui du canton de Vaud. Un budget contesté par le Fonds monétaire international (FMI) puisqu’il n’est attendu qu’environ 7 milliards de recettes cette an-née. Le reste doit être emprunté aux banques internationales (Banque mondiale et Banque africaine de développement), qui ne délieront les cordons de leur bourse qu’avec l’aval du FMI – il faut rappeler qu’en 2012, la RDC de Joseph Kabila [ancien président au pouvoir de 2001 à 2019] avait coupé les liens avec le FMI pour ne pas avoir à rendre publics d’importants contrats miniers trop favorables aux multinationales et à son clan.

De fait, la gratuité de l’enseignement primaire promise depuis un an est remise en question, d’autant qu’elle est contestée par les enseignants et directions d’écoles qui craignent de ne jamais voir de réels budgets alloués au paiement des salaires et aux frais de fonctionnement. L’argent versé directement par les parents est plus sûr! Plus de 71% des écoles primaires et 63,8% des écoles secondaires sont actuellement gérées par les «réseaux conventionnés» religieux, constitués à plus de 80% par des missions catholiques.

Dans le domaine de la santé, le ministère n’a pas les moyens de maintenir un système de soins efficace, y compris au niveau des soins primaires, et les programmes pourtant largement soutenus par les agences onusiennes ne couvrent pas l’ensemble du territoire. Les contrôles de grossesse sont souvent inexistants et les plans de vaccination infantile déficitaires, comme l’a démontré l’épidémie de rougeole qui sévit en-core en ce moment et qui a déjà emporté près de 15 000 enfants, selon les estimations du terrain. Alors, comment croire le président [Félix Tshisekedi, en fonction depuis janvier 2019] quand il affirme vouloir rendre la santé gratuite pour tous?

Et que dire des infrastructures? Sur les quelque 85 000 km de routes dites nationales, seuls 3000 km sont asphaltés. Quand 6 à 8% seulement de la population est reliée à un réseau électrique – encore moins dans l’est du pays où le taux avoisine les 4%. A Goma, le chef-lieu de la province du Nord-Kivu, dans l’est du pays, qui compte plus d’un million d’habitants, seule 35% de la population bénéficie de l’électricité. Sans parler de la distribution en eau potable ni de système d’égouts, totalement inexistants, par exemple, dans une ville comme Bunia, la capitale de l’Ituri, dont les 350 000 habitants se débrouillent comme ils peuvent avec leurs moyens!

Corruption massive et multinationales voraces

Les recettes fiscales de la RDC sont en déphasage complet avec le potentiel fiscal de son économie. Si en 2017, les recettes internes mobilisées ne représentaient que 6,6% du PIB du pays (pour une moyenne africaine de 17,2%), une étude récente de la Banque mondiale estime qu’avec la seule contribution du secteur extractif, la RDC devrait réaliser des recettes annuelles de l’ordre de 22% de son PIB. Cette perte fiscale est liée à la corruption massive qui profite aux dirigeants politiques et aux multinationales extractives, comme Glencore ou China Molybdenum, qui produisent l’essentiel du cuivre et du cobalt. Ainsi, le taux de redevance n’est que de 2% pour le cobalt et le cuivre, et cela depuis 2002. A titre comparatif, le taux de redevance sur le cuivre était de 6% en Zambie et de 14% au Chili, selon un rapport du FMI publié en octobre 2015.

Ces multinationales qui ne veulent pas entendre parler d’une augmentation de redevance n’hésitent pas à faire usage de la main-d’œuvre infantile. 40 000 enfants âgés de 3 à 17 ans travailleraient dans les mines du sud du pays, d’après l’Unicef. Dans un rapport publié en novembre 2017, Amnesty International dénonçait également des conditions de travail effrayantes: «20% de la production totale de cobalt en RDC est réalisée à la main. Les mineurs extraient le cobalt avec des outils rudimentaires et sans protection.» Ils seraient entre 110 000 et 150 000 «creuseurs» (mineurs artisanaux) qui vendent le minerai brut à tout au plus 7000 dollars la tonne aux comptoirs d’achat. Ce sont les acheteurs qui fixent les prix, théoriquement selon les cours de la bourse de Londres. Les creuseurs, qui ignorent tout de ces cours, survivent avec des salaires de misère. J’ai vu, en Ituri, des chercheurs d’or artisanaux soumis aux mêmes conditions.

Quant à l’armée régulière congolaise, elle n’est pas perçue comme une entité protec-trice, mais comme l’instigatrice de conflits régionaux, percevant à bien plaire des taxes de passage sur les routes. La police n’a pas meilleure presse. La justice est réputée corrompue massivement. L’enseignement et l’accès aux soins, largement déficitaires, sont encore et toujours payants. La protection sociale est pratiquement inexistante et les infrastructures totalement carentielles. C’est dire que ce pays est dépourvu d’Etat au sens habituel du terme, et qu’y prévaut la débrouillardise au profit des plus riches.

Il y a quelque chose d’intolérable à voir tant d’enfants dénutris, malades et sans accès sécurisé aux soins, tant de familles précarisées par l’insécurité sociale, alimentaire et militaire dans un pays si riche.

Et ce n’est pas le projet pharaonique de centrale hydroélectrique (dit INGA III) sur le fleuve Congo, relancé cette année grâce à un investissement du géant étasunien Général Electric aux côtés de capitaux chinois, qui va améliorer le quotidien des Congo-lais: la moitié de l’électricité produite sera destinée à l’Afrique du Sud, un quart à l’industrie extractive et le reste, peut-être, à la population. Sans compter les dégâts sur la biodiversité dénoncés par des ONG environnementales congolaises.

La pandémie de coronavirus ne va pas arranger les choses!

BERNARD BOREL, Le Courrier
Pédiatre FMH et membre du comité E-CHANGER, ONG suisse romande de coopération.

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Dans l’ombre des Kabila

Pays aux richesses naturelles immenses, où tout pousse plutôt facilement, le Congo a été exploité pendant au moins 150 ans sans égard pour sa population. Déjà le roi Léopold II de Belgique avait fait de ce territoire une possession personnelle en s’octroyant la totalité du commerce de l’ivoire puis du caoutchouc – avec l’essor de la voiture –, réduisant les travailleurs au rang d’esclaves et décimant des populations entières. En 1908, le roi donna le Congo à l’Etat belge, qui bénéficia grandement du commerce du coton et de l’exploitation de l’or, de l’étain et du cuivre: ces minerais contribuèrent à son salut pendant les deux guerres mondiales.
L’administration coloniale recrutait des travailleurs forcés dans les plantations et les mines en soudoyant des chefs locaux. Très peu a été fait pour l’éducation et encore moins pour la santé, qui étaient laissées aux soins des Eglises, en particulier des mis-sions catholiques. En 1960, à la veille de l’indépendance du pays, il n’y avait que 17 Congolais noirs universitaires.

Cette année-là, le Congo libre voit un court temps l’espoir d’une démocratie popu-laire porté par le premier ministre Lumumba, lâchement assassiné début 1961 à l’instigation de la Belgique et des Etats-Unis, qui craignaient pour leurs intérêts. C’est alors leur protégé Mobutu, à la tête de l’armée, qui va peu à peu s’imposer en écartant entre autres Moïse Tshombé. Il devint président en 1967 et le restera jusqu’en 1997 quand, après une rébellion armée venue de l’est du pays et soutenue par l’Ouganda et le Rwanda, il sera remplacé par le clan Kabila [Laurent-Désiré, de 1997 à 2001, suc-cédé par son fils Joseph, jusqu’en 2019].

Ces présidents et leur famille se sont enrichis de manière éhontée – au point de compter parmi les plus fortunés d’Afrique – sans avoir, de fait, développé les bases de ce qui constitue un Etat et en laissant la population dans une misère incroyable. Il suffit pour s’en convaincre de consulter des indicateurs de santé ou de développement qui attribuent au Congo RDC des scores parmi les plus bas d’Afrique. De plus, dès les années 1980, le FMI a imposé des conditions drastiques au pays au nom de l’austérité budgétaire en exigeant des privatisations massives et en détruisant le peu de contrôle étatique légué par la Belgique, en particulier dans les domaines de la santé et de l’éducation, qui sont payantes depuis lors.

La richesse des Kabila était estimée à 15 milliards de dollars en 2014. Ils possèdent un empire qui comprend, entre autres, 96 permis d’exploitation de mines diamantifères. Ils détiennent aussi 80 entreprises et sociétés au Congo ou à l’étranger, dont l’un des plus grands réseaux de téléphonie mobile du pays ou encore des hôtels de luxe. Quelle marge reste-t-il au nouveau président Félix Tshisekedi, élu après un accord avec le clan Kabila – qui conserve le contrôle de l’armée et dispose de la majorité à l’assemblée nationale ainsi que dans de nombreux parlements provinciaux – pour permettre à la RDC de reprendre son destin en main, tel qu’il l’affirme?

BERNARD BOREL


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