Mondial au Qatar: faire payer la FIFA

La campagne #PayUpFIFA demande à l’instance internationale du foot d’indemniser les migrants exploités par le Qatar. Sans le sacrifice de ces ouvriers, la Coupe du monde 2022 n’aurait pas lieu.

Le coup d’envoi de la Coupe du monde va retentir dans cinq semaines. Avec le Qatar en ligne de mire, la pression sur la «planète football», tant sur le terrain qu’en dehors, ne cesse de croître. Si l’intérêt du public est désormais un peu plus acceptable grâce à un accord syndical passé au niveau mondial (lire ci-dessous), de nombreuses ONG demandent toujours réparation pour le non-respect des droits humains durant la préparation de l’évènement sportif le plus important après les Jeux olympiques.

Lancée en mai, la campagne #PayUpFIFA des ONG, dont Amnesty et HRW, a été réactivée à l’approche du Mondial. Elle exige que la Fédération internationale de football (FIFA) verse plus de 400 millions de francs, sur les quelque 6 milliards de bénéfices attendus, en compensation des violations des droits fondamentaux des travailleurs migrants ayant assuré les préparatifs de la Coupe du monde 2022.

Morts annoncées

Tiré d’une enquête du journal britannique The Guardian, le chiffre de quelque 6500 ouvriers décédés lors de la construction des stades, dont une grande majorité originaire d’Inde, du Bangladesh, du Népal, du Sri Lanka et du Pakistan, circule largement. Il est toutefois contestable, puisqu’il ne fait que compiler l’ensemble des décès de migrant·es au Qatar enregistrés par les pays concernés. Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), les chantiers du Mondial auraient en réalité coûté la vie à quelque 600 bâtisseurs. Les ONG parlent, elles, de «milliers de morts».

Ce qui est certain, c’est que dès l’attribution de la Coupe du monde au Qatar, les expert·es avaient alerté de la probable hécatombe due aux conditions de travail bien connues dans les Etats du Golfe. Soit des températures pouvant atteindre 50 degrés, des horaires de travail interminables, des mesures de sécurité insuffisantes, des jours de repos quasi inexistants et des menaces d’expulsion du pays pour ceux qui n’acceptent pas ces conditions de travail iniques. S’y ajoutent l’impossibilité de changer d’entreprise, le non-respect des avantages convenus et l’insalubrité des conditions de logement. «Ceci est le terreau qui explique une chose qui semble incroyable: des milliers de travailleurs migrants ont perdu la vie sur les différents chantiers du Qatar», écrit Amnesty International. Qui exige désormais que la FIFA assume son inaction.

Pression sur les sponsors

Et à mesure que s’approche le Mondial, la prise de position des ONG s’ancre dans la population. Selon une enquête commanditée par Amnesty International à l’institut de sondage international YouGov, basé en Grande-Bretagne, les trois quarts des 17’477 personnes interrogées dans une quinzaine de pays se montrent favorables à de telles réparations.

En Suisse, 70% des répondant·es sont également favorables à ce que l’Association suisse de football (ASF) prenne position. Ce que le président de l’ASF a fait, à l’instar de ses homologues belge, danois, anglais, allemand et norvégien, se disant favorable à la création d’un fonds de compensation. Toutefois, jusqu’à présent, aucune de ces organisations n’a officiellement demandé à la FIFA de mettre en œuvre cette initiative.

Autre cible de la campagne, les sponsors et entreprises partenaires de la Coupe du monde, auxquels Human Rights Watch, Amnesty International et FairSquare ont écrit en juillet pour leur demander de faire pression sur la FIFA et le gouvernement qatari, afin qu’ils se prononcent en faveur de l’indemnisation des travailleurs et de leurs familles, en cas de décès, de blessures, de salaires impayés ou de dettes causées par le recrutement illégal pendant la préparation de cette compétition.

Selon les militant·es, à fin septembre, quatre de ces entreprises – AB InBev/Budweiser, Adidas, Coca-Cola et McDonald’s – avaient donné leur accord. Dix autres sponsors – Visa, Hyundai-Kia, Wanda Group, Qatar Energy, Qatar Airways, Vivo, Hisense, Mengniu, Crypto et Byju’s – n’ont pas fait de commentaires ni même répondu à la lettre.

Coup de théâtre jeudi en fin d’après-midi, la FIFA se disait pour la première fois «intéressée» par la constitution d’un fonds d’indemnisation. Devant le Conseil de l’Europe, son secrétaire général adjoint Alasdair Bell est toutefois resté flou sur les étapes à suivre et estimé que «cela ne sera pas la chose la plus simple à mettre en place, cela demande de la réflexion». Dégagement en touche ou percée décisive? L’avenir le dira.

Sergio Ferrari et Benito Perez / Le Courrier

Traduction: Rosemarie Fournier

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PETITE LUEUR SUR LA PLANÈTE FOOT

Le football ne se résume pas à des stars surpayées. Pour l’immense majorité de ses pratiquant·es professionnel·les, la précarité est la règle, tant en termes financiers que de stabilité. D’où l’importance de l’accord passé au cours de la dernière semaine de septembre par le Forum des ligues mondiales (WLF, 44 pays, 1100 clubs) et le syndicat international des footballeur·euses (FIFPRO, 66 syndicats, 65’000 membres). Pour la première fois, un Accord mondial du travail, signé à Genève sous les auspices de l’OIT vient reconnaître l’importance du dialogue social dans la jungle du ballon rond et offrir un cadre à celui-ci.

Prochainement, les deux partenaires nommeront leurs représentant·es au conseil exécutif chargé de la gestion de l’accord. Ce conseil se réunira avant la fin de l’année 2022 pour discuter, entre autres, des priorités en matière d’emploi, du calendrier des matchs et des compétitions, ainsi que de la charge de travail des joueuses et joueurs. Les futures négociations porteront sur des questions telles que les normes de travail, la gestion des traumatismes, les mesures de lutte contre la discrimination et le racisme – sur et en dehors du terrain –, de même que la gestion des réseaux sociaux.

L’accord, qualifié de «révolutionnaire» par la FIFPRO, offrira une plateforme pour discuter des normes de santé et de sécurité des athlètes ainsi que de l’engagement nécessaire pour améliorer la représentation et la participation des ligues nationales, de leurs clubs membres et des syndicats du secteur. Les partenaires s’engagent également à promouvoir une plus grande représentation et reconnaissance du football féminin.

Sergio Ferrari
Traduction: Rosemarie Fournier

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